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L’agriculture dans tous ses sens

Conférence de Laure Waridel, écosociologue et cofondatrice d’Équiterre 

Qu’est-ce que vous voyez ici dans ma main? Vous allez me dire un pain évidemment, un pain comme on en trouve dans toutes les épiceries et dans la plupart des maisons du Québec.

Et si je vous disais que ce n’est pas un pain… Si je vous disais qu’il s’agit plutôt du produit de multiples interactions entre les humains et l’environnement depuis des millénaires? Il y a eu tout d’abord le soleil, la terre et l’eau sans quoi rien de pousse. Puis il y a eu l’agriculteur qui a semé le blé. Son tracteur et sa machinerie étaient peut-être de marque américaine, mais ont pu être fabriqués par des Taiwanais ou des Chinois, là-bas très loin en Asie. Il y a eu l’institution financière qui a prêté des sous à l’agriculteur. Il y a eu la meunerie qui a transformé le blé en farine. Une autre entreprise s’est chargée de faire de la levure. Le sel provenait peut-être d’Europe de l’Est. Puis, il y a eu le boulanger, le camionneur et l’épicier et finalement moi qui ai choisi ce pain plutôt qu’un autre. Si j’allais dans les détails, je vous dessinerais une immense toile d’interactions, dans laquelle figureraient plusieurs centaines de personnes aux quatre coins de la planète et immanquablement quelques agronomes. Peut-être même vous personnellement!

En fait, il faudrait remonter encore plus loin pour vraiment tracer l’histoire de cette miche. Je pense aux premiers cueilleurs, généralement des cueilleuses, puisque les hommes se consacraient davantage à la chasse dans les sociétés primitives. Elles ont été les premières à choisir les grains les plus dodus, un peu comme aujourd’hui nous choisissons les plus belles pommes à l’épicerie. Il y a plusieurs milliers d’années, elles ont été les premières à faire la sélection génétique qui a abouti au pain que j’ai apporté aujourd’hui, le 11 juin 2004. Ces agriculteurs et agricultrices étaient là bien avant les Novartis et Monsanto d’aujourd’hui qui disent «inventer» des semences.

Au tout début de l’agriculture, le mandat était clair: se nourrir, nourrir sa famille, nourrir sa communauté. Avant l’apparition de la monnaie, le troc favorisait les échanges à dimension humaine. Peu à peu, l’agriculture s’est intensifiée jusqu’au point de s’industrialiser comme tous les autres secteurs de l’économie.  L’agriculture est finalement devenue une activité commerciale et économique comme les autres, malgré le fait qu’elle réponde à un besoin fondamental universel: alimenter les humains.

Mon père, lui-même agriculteur, fils, petits-fils et arrière-petit-fils d’agriculteurs, me dit sans me regarder dans les yeux: «On en est venu à cultiver pour vendre, plus que pour nourrir les gens». Il a vécu ladite révolution verte. Chacun dans sa solitude, l’agriculteur et le consommateur en passant par une panoplie d’intermédiaires en sont venus à fonctionner en vase clos. Chacun est spécialisé dans son secteur, bien occupé à maximiser sa productivité, comme on le lui a recommandé. C’est comme si dans la course aux rendements, on avait oublié que parler d’agriculture, c’est parler de nourriture et que de parler de nourriture, c’est parler de santé. Ça concerne donc tout le monde. Il y a la santé de ceux et celles qui mangent, certes, mais aussi la santé des écosystèmes et des communautés rurales. L’agriculture est bien plus qu’une activité économique. Elle a un sens fondamentalement social de même qu’environnemental, culturel et politique. Elle est multifonctionnelle, comme nous en parleront Guy Debailleul et Daniel-Mercier Gouin cet après-midi.

Mon père a vu l’agriculture se transformer et avec elle la santé des écosystèmes de même que la vitalité des communautés rurales. Tout comme moi aujourd’hui, il constate que dans les campagnes il y a moins de fermes, mais de plus grandes exploitations; moins de paysans, mais plus d’entrepreneurs; moins de diversité animale et végétale, mais plus d’uniformité, de technologies, d’intrants chimiques, d’OGM. Il y a aussi moins de forêts et plus de pollution.

Mondialisation

L’industrialisation de l’agriculture et la mondialisation des marchés ont accru la distance qui sépare la personne qui cultive et élève de celle qui mange. Plus que jamais, les étalages de nos épiceries regorgent de nourriture provenant du monde entier : agneau de la Nouvelle-Zélande, café du Brésil, tomates de Californie, sucre des Antilles, clémentines du Maroc, etc. En additionnant tous les kilomètres parcourus par nos aliments, nous avons vite fait le tour du monde en un repas. Le contenu de notre assiette se mondialise.

Le commerce international des aliments a d’ailleurs quadruplé en tonnage depuis le début des années 19601. Selon les statistiques, près du tiers des camions qui sillonnent les autoroutes transportent des aliments. Nous sommes au cœur d’un système de production énergivore qui contribue évidemment aux changements climatiques. Saviez-vous que le transport d’une laitue de la Californie au Québec nécessite 36 fois plus d’énergie en combustibles fossiles qu’elle n’en apportera en calories une fois consommée?

Selon une étude du Worldwatch Institute, le trajet moyen parcouru par un aliment, du champ à la table, est de 2500 km. Cela équivaut à la distance qui sépare Montréal d’Orlando en Floride. Ce n’est pourtant pas parce que l’on manque de terres agricoles au Québec. Je ne vous l’apprends pas. Une grande diversité d’aliments pouvant être produits localement sont importés. Au comptoir des fruits et des légumes, par exemple, les pommes de Nouvelle-Zélande côtoient celles de la Montérégie et les bleuets du Lac Saint-Jean, ceux de la Californie. Les importations sont même souvent moins chères que les produits locaux.

Tout ce commerce mondial est facilité par des accords de libre-échange comme ceux de l’OMC et de l’ALÉNA. À vrai dire, il serait plus juste de parler d’accords de libre exploitation que de libre-échange, considérant que les coûts environnementaux et sociaux ne sont pas comptabilisés dans le prix de ce que nous achetons, mais sont assumés par la collectivité, alors que les bénéfices se concentrent entre les mains d’une minorité. Ainsi, la pollution des sols, de l’air et de l’eau de même que les pertes d’emplois, l’exploitation des travailleurs et les abus de toutes sortes sont considérés comme des «externalités ». Ils ne sont pas inclus dans le prix payé par les différents intermédiaires et les consommateurs. Ce sont plutôt la collectivité et les générations futures qui font les frais des conséquences environnementales et sociales de la compétitivité économique du «libre» marché. Ainsi, les grandes compagnies peuvent de plus en plus facilement faire voyager leurs capitaux et exploiter des entreprises là où les normes environnementales sont les plus laxistes et les salaires les plus bas.

Le pouvoir des compagnies multinationales

Parce que les grandes entreprises achètent et vendent de grands volumes, elles réalisent des économies d’échelle, ce qui leur permet de vendre leurs produits moins chers que ceux des petites entreprises locales. Elles ressortent gagnantes de la course aux rendements. Ainsi, la compagnie multinationale Altria (anciennement Philip Morris) retire 10 sous pour chaque dollar dépensé en alimentation aux États-Unis. C’est plus que ce que reçoivent tous les agriculteurs états-uniens mis ensemble. Autre exemple… Entre 1977 et 1998, le prix payé par le consommateur pour une boîte de Corn Flakes a augmenté de 2,44 $, alors que le prix payé aux fermiers pour le maïs qu’elle contient n’a augmenté que de 3 sous.

Dans ce système, les compagnies multinationales sont devenues plus puissantes que des pays entiers. En 2003, le pouvoir économique de plusieurs compagnies multinationales dépassait celui de maints gouvernements, particulièrement des plus petits pays. Des cent plus importantes entités économiques de la planète, 51 sont d’ailleurs des entreprises transnationales comparativement à 49 états. À lui seul, le chiffre d’affaires de Walmart est supérieur au PIB des 167 pays les plus pauvres de la planète. À bien des égards, les compagnies multinationales prennent plus qu’elles ne donnent. Ainsi, en 2002 les ventes totales des 500 entreprises les plus riches de la planète représentaient 43% du PIB mondial, mais celles-ci n’employaient que 1,6% de la main-d’œuvre de la planète.

Les coûts sociaux et environnementaux

Les conséquences environnementales et sociales de notre course aux rendements sont nombreuses. En voici quelques-unes.

Au Québec, il y a de moins en moins de fermes, mais elles sont de plus en plus grandes. Au début des années 1960, on en comptait presque trois fois plus qu’à l’heure actuelle, mais elles étaient de moitié moins grandes. À travers tout le pays, la superficie en culture augmente, mais le nombre de fermes continue de diminuer. Entre 1996 et 2001, ce sont surtout les petites fermes qui ont disparu. Cette tendance est mondiale.

Cette situation contribue à la réduction du nombre d’emplois dans plusieurs régions rurales, malgré une augmentation soutenue des volumes d’affaires réalisés. Les activités économiques dans les villages isolés des grands centres s’amenuisent. Après la fermeture des petits magasins locaux, on assiste à celle des bureaux de poste, des caisses populaires et des écoles. Les services offerts dans plusieurs municipalités ont fusionné, réduisant les coûts mais aussi les perspectives d’emploi. Dans les régions éloignées, nombreux sont les jeunes qui, à la recherche de travail, quittent leur village pour s’approcher de la ville. La population rurale vieillit parfois sans relève.

Il pourrait pourtant en être autrement. Des études comparatives réalisées à travers le monde révèlent que les petites fermes familiales diversifiées ont un meilleur rendement global par unité de terre que les grandes monocultures. En Grande-Bretagne, par exemple, les fermes de moins de 100 acres fournissent cinq fois plus d’emplois par acre que les fermes de plus de 500 acres. Les dépenses des petites fermes sont en fait des investissements qui permettent d’enrichir les communautés locales. En effet, la majeure partie de leurs coûts est déboursée localement, principalement en salaires. L’argent circule donc à l’intérieur même de la communauté. Les grandes entreprises agricoles quant à elles investissent massivement dans l’achat d’équipement de pointe et de produits chimiques provenant de multinationales. Ces dernières s’enrichissent à même l’endettement des agriculteurs coincés dans la spirale de la productivité.

Autre exemple britannique intéressant, mais qui se situe sur le plan de la consommation… Une étude réalisée par la New Economic Foundation à Londres indique que 10 livres dépensées dans une entreprise locale représentent un investissement de 25 livres dans l’économie locale, comparativement à seulement 14 livres si cette même somme d’argent est dépensée dans un supermarché. Cette étude va un peu dans le même sens que celle de Claude Béland qui, il y a quelques années, révélait que si toutes les semaines chaque famille québécoise remplaçait 20 $ d’achat de biens provenant de l’extérieur par la même valeur en produits québécois, plus de 100 000 emplois pourraient être créés ici. Tout ça pour dire que d’acheter localement de petites entreprises indépendantes c’est rentable à long terme, même si dans l’immédiat, on a l’impression d’économiser en allant magasiner au Walmart ou au Costco.

Ainsi, il y a le court terme et le long terme. À court terme, on cherche à économiser. Comme consommateur ou comme entrepreneur, on agit un peu comme les compagnies multinationales. On veut payer pas cher. Payer pas cher implique des coûts de production pas chers, donc une main-d’œuvre bon marché et l’achat de matière première à rabais. Ce qui a des conséquences directes sur l’environnement et la société.

Au quotidien, admettons que l’on tient rarement compte des coûts environnementaux et sociaux de nos choix de consommation. Ils n’apparaissent pas sur les étiquettes de ce que nous achetons, pas plus que dans les rapports annuels des entreprises, ni dans les bilans économiques des gouvernements. Les coûts environnementaux et sociaux se font pourtant sentir d’un bout à l’autre de la chaîne alimentaire et contribuent à notre appauvrissement écologique et social. Voici quelques exemples.

• D'après une étude du ministère de l'Agriculture, des Pêcheries et de l'Alimentation du Québec (MAPAQ), 90% des terres sous culture intensive de plantes annuelles, comme le maïs, le blé et les autres céréales, connaissent des problèmes de dégradation. Ceux-ci peuvent être caractérisés par la détérioration de la structure du sol, la surfertilisation, la diminution des matières organiques, le compactage, l’acidification des sols et ultimement l'érosion. Le taux d'érosion des terres agricoles, chaque année à travers le monde, est de 18 à 100 fois plus élevé que la capacité qu’a la terre de se renouveler.Il faut en effet 500 ans pour constituer 2,5 centimètres de couche arable. À l’échelle de la planète, nous perdons chaque année 75 milliards de tonnes de terre, l’équivalent de 13 tonnes par habitant.

• Quant aux pesticides, leurs effets sur l’environnement et la santé sont maintenant bien connus. Aux États-Unis, il s’utilisait 8 fois plus d’insecticides en 2000 qu’en 1950, ce qui n’a pas empêché les pertes attribuables aux insectes de doubler sur la même période de temps. Le National Cancer Institute rapporte que les femmes atteintes d’un cancer du sein ont un niveau de résidus de pesticides organochlorés de 50 % à 60% plus élevé dans les tissus que les femmes en santé.

• Au Québec, la majorité des cours d’eau et des nappes phréatiques situés en milieu agricole sont contaminés à des niveaux variables par des résidus de pesticides ou des dérivés de fumier. L’agriculture est en fait la plus importante source de pollution des milieux aquatiques au Canada.

• Selon les spécialistes de la biodiversité, jusqu’à 10 000 espèces disparaissent chaque année. Il est estimé qu’au cours des trois prochaines décennies, 20% des espèces sur notre planète auront cessé d’exister. Sur le plan purement agricole, la FAO rapporte que 75% des variétés agricoles cultivées dans le monde ont disparu depuis 1900.

Je pourrais aussi vous parler des risques entourant l’utilisation des OGM et des nanotechnologies en agriculture, mais je ne me lancerai pas dans ce débat maintenant. Je m’en tiens aux dommages malheureusement déjà confirmés.

Quant aux coûts sociaux, je vous en ai parlé un peu plus dans ma présentation faisant référence à l’exode rural qui se vit ici comme ailleurs. Il y a aussi la difficulté de cohabitation grandissante entre les agriculteurs intégrateurs et les ruraux en général, surtout ceux qui ne sont pas agriculteurs. Ces nouveaux défis peuvent être considérés comme des coûts sociaux non négligeables.

Comme vous pouvez le constater, nous sommes en train d’accumuler une dette environnementale et sociale sans précédent. Une dette qui n’est pas comptabilisée par les économistes et donc qui a peu d’impact sur les décisions politiques. Il est maintenant trop tard pour dire que ce sont vos enfants et les miens qui en assumeront les conséquences. Nous vivons les effets de la dégradation de l’environnement et du tissu social de nombreuses communautés rurales. Je pense aux changements climatiques, à la pollution de l’eau, de l’air et du sol, de même qu’aux effets de la mal-bouffe sur les communautés rurales et urbaines. Je pense aussi à l’appauvrissement de nos campagnes et à la destruction des paysages. Tout cela affecte non seulement notre qualité de vie, mais aussi notre santé physique et mentale.  

Pris dans la course aux rendements

À plusieurs reprises lors de mon exposé, j’ai parlé de course aux rendements. Je vous dois un peu plus d’explications.

C’est qu’on nous a presque convaincu que quand l’économie va tout va. Économistes, politiciens et industrialistes parlent tous le langage de la croissance économique. Pour la calculer, le produit intérieur brut (PIB) est utilisé. En effet, le PIB par habitant est considéré comme le principal indicateur non seulement de croissance économique mais aussi de santé et de progrès d’une société. Mathématiquement, notre bien-être collectif se résume donc souvent en une simple opération arithmétique: la valeur de la consommation intérieure additionnée aux investissements commerciaux, aux dépenses publiques et à l’exportation nette (exportations moins importations).

Ainsi, les produits et services qui ne nécessitent pas de transaction financière ne contribuent pas à la croissance économique puisqu’ils n’entrent pas dans le calcul. C’est le cas des soins donnés par un parent qui choisit de rester à la maison pour s’occuper des enfants. C’est le cas d’une rivière qui coule librement. C’est le cas d’une forêt ou d’une terre non exploitée et de variétés agricoles non commercialisées. Bref, c’est le cas de la vie lorsqu’elle n’est pas marchandée.

Par contre, selon ce calcul, les accidents de la route, la construction de prisons, les heures supplémentaires et la dépollution d’un lac contaminé contribuent eux tous à nous enrichir collectivement puisqu’ils engendrent des dépenses. Ces états de faits vont pourtant à l’encontre de l’amélioration de notre qualité de vie. Ces dépenses servent pourtant simplement à amoindrir les effets pervers de cette monoculture de la pensée néolibérale.

Au cours des cinquante dernières années, il y a effectivement eu croissance économique et explosion des mouvements de capitaux. Durant cette période, la somme du produit intérieur brut de tous les pays a plus que sextuplé en dollars constants, alors que la moyenne du PIB par habitant a presque triplé. Chaque jour, plus de 1,5 billions de dollars sont échangés sur les marchés financiers mondiaux, et près d’un cinquième des produits et services qui sont créés chaque année font l’objet de transactions sur le marché boursier international. Aux yeux de la majorité et plus particulièrement des tenants du néolibéralisme, ces chiffres sont synonymes de progrès. Progrès, certes, mais lequel et pour qui?

Les inégalités entre les riches et les pauvres vont croissant dans le monde entier. Même un fervent partisan des politiques commerciales néolibérales comme la revue The Economist reconnaît que la répartition des revenus est de plus en plus inéquitable. Le Programme des Nations Unies pour le développement (PNUD) rapporte que les pays de l’Organisation de coopération et de développement économique (OCDE), qui ne constituent que 19% de la population mondiale, réalisent 71% du commerce mondial de produits et services et 58% des investissements étrangers directs. Même si le PIB mondial a augmenté au cours de la dernière décennie, le revenu moyen par habitant dans 80 pays est inférieur à celui d’il y a 10 ans. Par ailleurs, les actifs des trois hommes les plus riches de la planète dépassent la somme des PIB des 43 pays les moins développés et de leurs six cents millions d’habitants. Nous vivons sur une planète de plus en plus inéquitable où l’accumulation de la richesse ne dépend plus tant de la capacité d’un individu à produire ou à transformer un bien, mais à en faire la spéculation. Nous vivons dans un grand casino.

Maintenant que nous avons exposé tous ces problèmes, qu’est-ce qu’on fait? Surtout, ne pas se mettre la tête dans le sable ni devenir cynique! À Équiterre, nous croyons à l’approche «Un geste à la fois». Nous croyons que chaque action a son influence. Aussi petite soit-elle, elle s’additionne à celle de notre voisin jusqu’à la création d’un mouvement et de changements politiques plus globaux. Parce que nos actions quotidiennes contribuent sans que nous le sachions à la création de problèmes, elles peuvent aussi contribuer au développement de solutions. Il y a le geste individuel, mais aussi le geste collectif.

À vrai dire, il n’y a pas de geste complètement individuel. Chacun de nos choix, aussi banal soit-il, a des répercussions sur d’autres personnes et sur l’environnement. Ainsi, chaque repas nous lie aux écosystèmes et à des milliers d’individus qui cultivent, récoltent, transforment, emballent, transportent et vendent notre nourriture. La planète est donc dans notre assiette et nous en faisons tous partie qu’on le veuille ou non. En choisissant de manger des aliments biologiques produits localement et distribués par de petites organisations opérées démocratiquement, on contribue à réduire la pollution et on encourage le développement économique local. En favorisant le commerce équitable, on pose un geste de justice et non de charité. Bref, en mettant un peu de politique dans nos choix de consommation, on contribue à notre propre enrichissement collectif, même si à court terme ce choix peut sembler un peu plus onéreux. C’est pour ça que j’aime bien utiliser l’expression «acheter c’est voter», ce qui ne réduit en rien l’importance de prendre part au processus politique traditionnel. Il s’agit plutôt d’un complément qui nous permet de voter tous les jours, en plus de tous les quatre ans.

L’agriculture biologique

Quand on parle d’agriculture biologique, plusieurs s’interrogent sur ses capacités à nourrir l’humanité. Or, de plus en plus d’études démontrent que ses rendements sont comparables à ceux qui sont obtenus en agriculture conventionnelle. Le hic est souvent que l’agriculture biologique coûte plus cher car elle nécessite plus de main-d’œuvre, elle ne bénéficie pas des mêmes réseaux de distribution à grande échelle et elle ne reçoit pas autant de soutien de l’état que l’agriculture conventionnelle.

L’agriculture biologique est pourtant un mode de production très efficace. Un article paru dans le magazine Science, portant sur une recherche qui compare l’agriculture biologique et l’agriculture conventionnelle depuis plus de 20 ans, soutient que la consommation de fertilisants et d’énergie est de 34 à 53 % inférieure dans les parcelles biologiques comparée aux conventionnelles. D’autre part, une étude de six ans menée aux États-Unis, et dont les résultats ont été publiés dans le magazine Nature, démontre que la production biologique de la pomme est non seulement meilleure pour le sol et l’environnement, mais qu’elle obtient des rendements similaires à la production conventionnelle, tout en étant moins énergivore. Plusieurs données de ce genre sont disponibles dans le mémoire sur la sécurité alimentaire présenté par Équiterre à la Commission de l’agriculture, des pêcheries et de l’alimentation du Québec. Vous le trouverez sur le site Web d’Équiterre.

On peut aussi lire dans ce rapport que «… malgré tous les avantages de l’agriculture biologique, elle n’est que peu pratiquée au Québec. Il n’y a que 950 fermes certifiées biologiques, soit à peine plus de 3 % des fermes québécoises. Cela s’explique notamment par le fait que l’agriculture biologique ne reçoit que peu d’intérêt de la part de l’État et que la structure économique des fermes qui la pratiquent ne cadre pas avec les programmes d’aide de l’État québécois basés sur la productivité et le volume. Ainsi, l’information technique disponible sur la production biologique est nettement insuffisante et le soutien à la transition vers l’agriculture biologique - technique comme financier - est quasi inexistant. De plus, les agriculteurs biologiques reçoivent très peu d’aide financière de l’État, puisque leurs systèmes de production, souvent variés et à petite échelle, ne cadrent pas avec les politiques gouvernementales de soutien à l’agriculture, lesquelles sont principalement orientées vers les grandes entreprises et la production industrielle.

Pourtant, de nombreux pays, notamment en Europe, ont compris les avantages écologiques, économiques et sociaux de l’agriculture biologique et ont commencé à rediriger leurs programmes de soutien à l’agriculture afin de favoriser le développement de l’agriculture bio. Cela a permis à certains pays, comme la Suisse et l’Autriche, de convertir 10 % de leurs terres agricoles à l’agriculture biologique. D’ailleurs, plus de 80 % de l'augmentation de la production biologique de l’Union européenne a fait suite à l'entrée en vigueur des politiques de soutien agro-environnementales spécifiques à l’agriculture bio.»

Tout cela pour dire que si la tendance se maintient, et si on en vient à intégrer les coûts environnementaux et sociaux de l’agriculture dans le prix de ce que nous achetons, le bio risque d’être le mode de production de l’avenir.

Comme vous pouvez le réaliser, cela ne signifie pas un retour à la charrette et aux bœufs. L’agriculture biologique d’aujourd’hui est moderne tout en étant à dimension humaine. Les agriculteurs bénéficient de nouvelles connaissances et de nouvelles techniques qui leur permettent d’être productifs tout en respectant les écosystèmes. Pour en savoir plus, je vous invite d’ailleurs à discuter avec mes deux collègues agronomes qui travaillent à Équiterre: Frédéric Paré, coordonnateur du programme agriculture écologique et Isabelle Joncas, chargée des projets d’agriculture soutenue par la communauté (ASC) à Équiterre. C’est d’ailleurs de ces projets novateurs permettant d’enrichir le rapport entre les consommateurs et les producteurs à travers un partenariat de récolte dont j’ai envie de vous parler pour conclure.

L’agriculture soutenue par la communauté (ASC)

Certains d’entre vous ont sans doute déjà entendu l’expression «agriculture soutenue par la communauté» (ASC), communément appelée «paniers bio ». Ces projets relient des citoyens de la ville à des fermes biologiques locales. Comme consommateur, on achète à l’avance une part de la récolte, ce qui évite à l’agriculteur de s’endetter. Le partenaire partage ainsi avec l’agriculteur les risques de grêle, d’insectes ou autres problèmes pouvant survenir. Puis, une fois par semaine, on reçoit, livré dans notre quartier, un panier de légumes biologiques frais. Chaque semaine est une surprise. On ne choisit pas ce qui se trouve dans notre panier. Si les doryphores ont dévoré les plants de pommes de terre, nous aurons un peu plus de poireaux ou de carottes dans notre assiette. Ces projets permettent aussi de faire réaliser aux consommateurs que les légumes ne poussent pas tous de la même taille, et que même si leur apparence varie, ils ont généralement le même bon goût. Le goût des aliments biologiques fraîchement récoltés est d’ailleurs dur à battre.

Le premier projet d’ASC mis de l’avant par Équiterre a débuté avec une seule ferme de la Montérégie en 1995, la ferme Cadet-Roussel et une trentaine de partenaires. À cette époque, tout le monde semblait dire qu’un tel projet relevait de l’utopie et non de la réalité. Comment faire payer à l’avance des consommateurs pour des légumes qu’ils mangeront dans deux mois sans même avoir la possibilité de les choisir eux-mêmes? Et bien, 9 ans plus tard, on réalise que l’utopie peut devenir réalité comme le disait Victor Hugo.  Aujourd’hui, le réseau des fermes d’ASC regroupe plus de 83 fermes et alimente environ 12 000 personnes à travers le Québec. Chaque année, de nouvelles fermes et de nouveaux consommateurs prennent part à ces projets.

Alors voilà, je vous laisse donc avec cette phrase de Victor Hugo: «L’utopie d’aujourd’hui est la réalité de demain». Moi, je suis convaincue qu’une agriculture écologique à dimension humaine est la voie de l’avenir. Je vous permets de me traiter d’utopiste!

Merci!

Je tiens à remercier Frédéric Paré d’Équiterre pour avoir pris le temps de relire et commenter ma présentation d’aujourd’hui. Les commentaires et suggestions d’un agronome sont toujours précieux! 

 

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Idem.
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