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Des pesticides vendus au rabais!

par : 
Karen Ross
Ph.D., Chargée de projet - Pesticides et Substances Toxiques
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« Allez visiter le site web de l’entreprise agrochimique », a dit une agricultrice biologique qui présentait dans le cadre de la conférence qui s’est tenue à l’UQAM vendredi dernier, et lors de laquelle Équiterre a présenté le travail que nous menons actuellement sur la réforme du cadre législatif québécois concernant les pesticides.

« Vous remarquerez que certains des pesticides les plus couramment utilisés au Canada sont offerts à prix réduit s’ils sont achetés avant le 31 mars. Alors, à quel moment pensez-vous que la plupart des producteurs achètent leurs pesticides au Canada? », a-t-elle demandé à l’auditoire avant de laisser sa question rhétorique planer dans la salle. Bien entendu, la réponse est évidente si la question est considérée d’un point de vue affairiste : tous les entrepreneurs — y compris les agriculteurs — soucieux de minimiser leurs dépenses et de maximiser leurs profits seront enclins à acheter leurs stocks de pesticides avant le 31 mars.

Toutefois, si cette question était considérée d’un autre point de vue, fondé cette fois sur l’écologie et les sciences de l’environnement, la réponse aurait été beaucoup moins évidente. Une image m’est alors venue à l’esprit : celle de producteurs au beau milieu du rigoureux hiver canadien qui, armés de pelles, creusent l’épaisse couche de neige recouvrant leurs champs pour en exposer une petite parcelle de sol gelé. Il semble que sur la base de l’examen d’un champ au repos pendant l’hiver, même le plus expérimenté des producteurs ne serait pas capable de savoir quels ravageurs apparaîtront à la saison des cultures. Ainsi, d’un point de vue écologique, acheter une formulation particulière d’un pesticide systémique avant le 31 mars dans la perspective de l’appliquer à grande échelle en début de saison n’a tout simplement aucun sens, peu importe l’importance de la remise!

Stratégie commerciale, OGM et autres facteurs

De manière plutôt ironique, reconnaissons toutefois que les grands producteurs pris dans la spirale des pesticides peuvent prédire leurs besoins pour la saison à venir. La plupart des grandes monocultures céréalières et oléagineuses au Canada — maïs, soya et canola — utilisent des semences qui sont génétiquement modifiées de telle sorte que leur croissance nécessite l’usage de pesticides spécifiques. En substance, ces semences sont associées aux intrants agricoles synthétiques, et pavent ainsi la voie à une agriculture qui dépend de traitements chimiques préventifs plutôt qu’à une agriculture plus prudente où de tels traitements seraient « utilisés selon les besoins ». La vente au rabais de pesticides en plein hiver constitue donc une stratégie commerciale opérant comme un puissant vecteur, qui, année après année, conditionne les producteurs à perpétuer des systèmes agricoles industrialisés déconnectés de la nature — qu’il s’agisse des réels besoins de la terre ou des conditions particulières propices à l’éclosion des ravageurs.

Cette stratégie commerciale n’est que l’un des facteurs motivant les producteurs à perpétuer le statu quo année après année; d’autres facteurs contribuent probablement plus fortement à cette situation : importants investissements de capitaux; équipement spécialisé, accès aux subventions gouvernementales; dégradation de la qualité des sols engendrant l’utilisation de grandes quantités d’intrants externes; et mauvaises herbes qui menacent en effet de s’implanter après plusieurs années d’utilisation intense de pesticides. Ironiquement, ce système agricole prévisible qui dépend d’une foule de produits chimiques est bien souvent présenté à titre d’« innovation ».

PROMOUVOIR DES ALTERNATIVES 

Un agriculteur a donc besoin d’une bonne dose de courage pour réorienter sa production. Nous devons nous questionner afin d’envisager des moyens qui nous permettraient d’aider les producteurs à contrer les puissantes stratégies commerciales de marché comme celle consistant à vendre des pesticides au rabais durant l’hiver. Nous devons appuyer des pratiques antiparasitaires plus responsables, telles la surveillance et l’évaluation régulières afin de cerner et de diagnostiquer les problèmes liés aux ravageurs lorsqu’ils surviennent; l’utilisation de techniques de prévention des invasions comme la rotation des cultures et les cultures intercalaires, qui ne nécessitent pas de produits chimiques; et la prise en compte d’autres principes fondamentaux de la lutte antiparasitaire intégrée (LAI), une approche qui ne fait usage des pesticides qu’en dernier recours.

Afin de contrer ce type de stratégie commerciale, nous devrions nous poser la question suivante : comment instaurer d’autres types de mécanismes de marché qui encourageraient les producteurs à adopter des pratiques plus durables, plus axées sur les écosystèmes que sur les monocultures simplifiées et uniformisées? Les réponses à cette question pourraient ultimement constituer les pierres angulaires d’un système garant d’une véritable innovation. Elles pourraient en outre servir de noyau à certains objectifs stratégiques d’Équiterre pour la prochaine année afin d’exiger une réforme économique et politique appuyant les agriculteurs désirant adopter des pratiques agricoles plus écologiques et ceux qui prennent déjà part au mouvement de l’agriculture biologique.

Équiterre vous invite à passer à l'action en signant ces deux pétitions :