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Innovateurs, pionniers et diffuseurs

par : 
Hugo Séguin
Blog - Hugo Seguin

  « Toute vérité passe par trois phases. Au début, on la ridiculise. Ensuite, on la combat violemment. Finalement, elle devient une évidence » - Arthur Schoppenhauer (1788-1860)

Vous militez pour une cause? Vous défendez des valeurs sociales ou environnementales? Lâchez pas. Devant l'indifférence, l'incompréhension ou même de l'hostilité, il vous faut une grosse dose de persévérance et souvent une bonne tête de cochon avant de pouvoir crier victoire.

Vous devez également savoir vous entourer et travailler en groupe, rester fermes sur les objectifs et souples sur les moyens. Pour diffuser vos idées, il vous faut aussi vous ouvrir aux collaborations dans tous les milieux de la société.

Nous sommes tous, quelque part, des innovateurs, des pionniers ou des diffuseurs des innovations sociales et environnementales qui prennent leur place en délogeant des idées qui ont fait leur temps.

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Notre société est construite sur des idées qui ont dû se frayer péniblement un chemin en remplaçant un ordre plus ancien. Le libre-marché, nos institutions démocratiques ou le droit de vote des femmes sont aujourd'hui considérés comme des évidences, aussi « naturelles » que l'étaient avant elles l'économie féodale, l'arbitraire royal et le monopole masculin sur les débats à l'Assemblée.

Au début, nous dit le philosophe allemand Schoppenhauer, les idées neuves sont tournées en ridicule. Ensuite, quand elles commencent à déranger, elles sont violemment combattues. Puis elles deviennent des évidences.

Des auteurs plus récents (Baumgartner et Jones, 1993) suggèrent dans la même veine que le changement politique vient de pressions sociales irrésistibles qui déstabilisent éventuellement l'équilibre établi et le remplace par un autre.

Les milieux sociaux et environnementaux et ceux et celles qui en partagent les idées, en tout ou en partie, sont porteurs des innovations sociales qui se frayent un chemin aujourd'hui et deviendront des évidences demain.

Certaines sont pratiquement institutionnalisées, au point où on ne les reconnaît plus comme des innovations. C'est le cas du Mouvement des caisses populaires Desjardins, qui a dû galérer de nombreuses années pour faire sa place dans le milieu très conservateur de la finance. C'est le cas aussi de l'énergie éolienne, qu'Hydro-Québec combattait bec et ongles il y a une dizaine d'années à peine.

D'autres innovations rament toujours dans le gravier, comme la protection des milieux humides à Laval ou l'idée de décroissance économique, encore portée à bout de bras par quelques-uns, comme Harvey Mead et Serge Mongeau, qui ne lâchent pas et qui font des convertis.

D'autres en sont presque là, comme l'économie sociale, le commerce équitable, l'agriculture biologique, l'automobile en libre-partage, la conception de quartiers autour d'axes de transport en commun et même la voiture électrique.

Les innovations sont le fait d'individus ou d'organisations qui développent des solutions en dehors du cadre conventionnel, de pionniers qui les adoptent les premiers ainsi que des diffuseurs qui les propagent dans l’ensemble de la société.

Toutes les innovations réussies sont passées par ces étapes. Et la plupart du temps, le processus est pénible, lent et surtout extrêmement frustrant.

La résistance aux innovations

Les idées environnementales sont largement répandues au sein de la société québécoise, ce que décrit très clairement le dernier billet de Karel Mayrand, directeur pour le Québec de la Fondation David Suzuki. Mais pourquoi leur transposition en politiques publiques se fait-elle tant attendre?

Les innovations sociales se heurtent très souvent à des barrières qui en freinent la diffusion. Au mieux, ces barrières relèvent d'un déficit d'information où les décideurs demeurent ignorants d’alternatives viables et mieux adaptées.

Mais le plus souvent, les barrières sont psychologiques ou relèvent de la protection d'intérêts matériels ou de pouvoir.

Un des plus importants théoriciens de l'innovation sociale et du rôle favorable que joue la société civile en matière de changement social, Geoff Mulgan (2007), identifie quatre causes à l'inertie des institutions et des systèmes bien établis :

  1. Les innovations dérangent des habitudes et exigent des efforts pour s'y adapter (ce qui révèle une certaine paresse) ;

  2. Les innovations bousculent des intérêts (qui se battent pour maintenir leur position dominante) ;

  3. Les innovations heurtent des mentalités et des valeurs (comme dans « si ça vient de Françoise David ou des écolos, je veux rien savoir ») ; et

  4. Les innovateurs et leurs innovations ne percent pas les réseaux d'amitié, d'intérêt ou de pouvoir établis (Les « boys' clubs » contemporains sont aujourd'hui aussi hermétiques que les anciens).

Éventuellement, sous la pression, avec l'apparition de nouveaux joueurs et la disparition graduelle des anciens, avec les changements de mentalité et des transformations dans l'environnement, les barrières s'écroulent et toute une société passe rapidement à une autre étape.

D'où l'importance de persévérer.

Tipping point et 5 à 7

Je suis passé en coup de vent au party de Nouvel An du Conseil régional de l'environnement de Montréal hier soir.  J'y ai croisé des écolos, des politiciens, des personnalités publiques, des militants sociaux, des têtes de réseaux et des représentants de grandes institutions et entreprises québécoises bien établies.

Tous étaient heureux d'être là. La plupart se connaissaient, soit ils partagent les mêmes cercles sociaux, soit ils travaillent déjà ensemble sur de multiples projets.

Les innovateurs, les pionniers et les diffuseurs jasent, rient, partagent de l'information et échangent leurs cartes d'affaires. Ils forment déjà des réseaux, et la plupart sont conscients qu'ils sont en train d'en remplacer d'autres.

J'aurais dû rester plus longtemps et fermer la place, comme certaines années.

C'est dans ces moments-là que je vois notre société bouger.