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La Chaîne de valeurs

par : 
Hugo Séguin
Blog - Hugo Seguin

On peut dire que le gouvernement atteint un de ses objectifs avec le dépôt d'un projet de Charte des valeurs québécoises : tout le monde en parle. Au point d'occulter tout le reste, le temps de quelques cycles de nouvelles, et de fixer l'enjeu dans le paysage politique et médiatique québécois et canadien jusqu'aux prochaines élections.

Au Québec, au cours des prochains mois, on causera donc laïcité et neutralité de l'État, accommodements (raisonnables ou non) et place des symboles religieux dans l'espace citoyen. De beaux sujets - pertinents - qu'il vaut beaucoup mieux consommer à froid qu'à chaud.

Le problème avec les « wedge issues » (linguee suggère la traduction française « pommes de discorde ») comme celui-ci, c'est qu'ils sont conçus pour diviser. Les controverses orchestrées pour distinguer Justin Trudeau (avec la décriminalisation de la marijuana) et Stephen Harper (avec l'abolition du registre des armes à feu) auprès des électeurs ne sont rien à côté du bâton de dynamite que vient de lancer le gouvernement Marois. Peu d'enjeux comme celui de la place de la religion et des valeurs fondamentales peuvent autant déchirer le tissu social et laisser de profondes cicatrices dans les relations entre différentes communautés.

Peut-on sortir collectivement en un seul morceau d'un tel débat ?

Réfléchir le vivre ensemble : une perspective environnementale et sociale ?

Les questions soulevées par le projet de Charte interpellent directement une série de valeurs profondes portées par ceux et celles qui aspirent à de grands changements dans la société, au Québec comme ailleurs. C’est du moins ce qu’affirme un captivant rapport de 2010 du WWF-Grande Bretagne, « Our Common Cause ».

Pour son auteur, Tom Crompton, le sentiment d’appartenir à une communauté (locale, nationale et/ou humaine), l’importance accordée à la justice sociale, l’universalisme, l’empathie et la tolérance à l’endroit des différences et des croyances font partie intégrante des valeurs portées par les mouvements sociaux et environnementaux. À cela s’ajouterait un sain rejet d’une approche paternaliste de la gouvernance, l’autodétermination des individus (dans leurs pensées, leurs prises de position publiques et leurs actions) et un engagement envers la démocratie participative et la délibération pour régler les conflits.

Je crois que nous sommes très nombreux à pouvoir nous retrouver dans cette chaîne de valeurs, que le projet de Charte vient à la fois renforcer et heurter de plein fouet.

Le projet réitère des valeurs fondamentales comme l’égalité hommes-femmes et vient rappeler le caractère laïque des institutions de l’État (tout en ménageant de troublantes exceptions).

Je ne suis pas du même avis que ceux et celles qui croient que nous nous payons un faux débat sous prétexte qu’il n’existe pas de crise, au Québec, autour d’une potentielle remise en question de ces valeurs fondamentales.

Les Québécois sont aussi des citoyens du monde, capables de voir ce qui s’y passe. Devant la montée de l’intégrisme religieux, bien réelle dans plusieurs parties du monde, nous sommes tout à fait habilités à réitérer nos valeurs collectives.

Mais le projet de Charte va trop loin en envoyant en même temps un puissant signal social en visant ce qu’il considère comme des signes religieux ostentatoires (kippa, turban, voiles et foulards). Le droit d’un citoyen québécois de se vêtir comme bon lui semble, que cela relève d’une appartenance religieuse, culturelle, ou même d'un goût personnel, est nié dans la fonction publique québécoise et la plupart des institutions publiques.

Et par-delà le cas des fonctionnaires, ce sont des communautés entières de Québécois qui sont directement stigmatisées dans l’espace public par une association maladroite entre ce qu’ils portent et leur capacité de fonctionner harmonieusement dans une société de droit comme la société québécoise.

C’est là, je pense, que ça ne passe pas auprès de plusieurs d’entre nous.

Au fond, ce qui importe, ce sont les gestes, les attitudes et les valeurs collectives des individus qui forment notre société, pas leur manière de se vêtir ni le culte qu’ils observent (ou pas). Il existe des cohortes de cons racistes, misogynes et homophobes qui ne portent aucun signe extérieur reflétant leur malaise à évoluer dans une société régie par une Charte des droits et responsabilités de la personne.

L’occasion de faire consensus sur ce que signifie vivre ensemble, au Québec

Le débat qui fait rage au Québec est peut-être l’occasion de faire consensus sur ce que signifie vivre ensemble.

L’égalité entre les hommes et les femmes est déjà enchâssée dans nos lois et nos chartes. Nous pouvons très bien réitérer cette valeur fondamentale. La laïcité de l’État et de ses institutions peut aussi être consacrée dans la Charte québécoise des droits et libertés de la personne. Les demandes d’accommodements religieux valent la peine d’être balisées.

Et au-delà de ce que peuvent bien porter les uns et les autres, pouvons-nous exiger de chacun d’entre nous, peu importe qui nous sommes et d’où nous venons, d’adhérer à un minimum de valeurs communes ?

Nous serons tous plus forts collectivement, et nous pourrons collectivement travailler au Québec que nous voulons lorsque nous pourrons nous dire : quelque soit ton sexe, ta couleur de peau, ton orientation sexuelle, tes croyances ou tes points de vue, je te reconnais, tu es ma sœur, ta voix vaut la mienne, tes droits sont les mêmes que les miens, et nous partageons les mêmes responsabilités de faire avancer notre coin de planète.

Si nous nous entendons là-dessus, porte ce que tu veux sur la tête, autour du cou ou dans le nombril, cela n’a aucune importance. 

Chroniqueur invité sur le site d’Équiterre, l’auteur enseigne à l’École de politique appliquée de l’Université de Sherbrooke et est également Fellow au Centre d'études et de recherches internationales de Montréal (CÉRIUM). Il est conseiller principal chez Copticom, où il se consacre aux dossiers d’énergie, de transports et d’économie verte.