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La Chine appellera-t-elle le bluff du Canada et des Etats-Unis ?

par : 
Hugo Séguin
Blog - Dragon chinois

Un revirement de dernière heure pourrait-il renverser la vapeur ici à Durban et remettre le processus onusien sur ses rails?

Possible. Le slogan officiel ici à Durban est tiré d'une citation de Nelson Mandela :

Cela a toujours l'air impossible jusqu'au moment où c'est fait - It always looks impossible until it is done.

Quelques coups d'éclat sont toujours dans le domaine du possible, l'un d'entre eux pourrait venir de la Chine.

Le China Daily rapportait hier les propos d'un scientifique, Xu Huaqing, selon lequel la Chine serait probablement favorable à s'engager à limiter ses émissions à partir de 2020. Cette déclaration - faite par un officiel paragouvernemental mineur - n'est pas vraiment nouvelle. La Chine envoie de tels signaux positifs depuis déjà quelques années, indiquant sa volonté de limiter ses émissions.

La Chine est consciente de son nouveau statut de premier émetteur mondial de gaz à effet de serre. Elle prend également lentement conscience de son influence géopolitique grandissante. Peut-être tiendrait-elle la clef de ces négociations ?

C'est du moins ce qui se discute à mots couverts dans les corridors ici à Durban. Vu la trajectoire des discussions, plusieurs délégués et observateurs cherchent sans doute à s'accrocher à des bouées de sauvetage.

Analysons rapidement quelques facettes de la situation :

  • La Chine est utilisée comme épouvantail par certains - notamment par le gouvernement Harper et le Parti républicain - pour justifier leur inaction. Si la Chine ne diminue pas ses émissions, nous ne le ferons pas non plus; une excuse commode, mais immorale. La Chine est toujours un pays en développement. Le revenu moyen y est toujours 7 fois plus faible qu'en Amérique du Nord, les émissions par habitant 3 à 4 fois moins importantes que sur notre continent. Le gouvernement chinois est préoccupé par les impacts des changements climatiques sur la population et à juste titre, étant donné les enjeux liés à la disponibilité d'eau pour l'irrigation des terres agricoles, à la désertification et aux vagues de chaleur, notamment dans les grandes villes. 
  • Par ailleurs, la Chine voit bien aussi la paralysie totale du système politique américain, incapable même de faire consensus sur l'existence du problème des changements climatiques. Les États-Unis n'ont jamais ratifié le Protocole de Kyoto et n'ont jamais mis en oeuvre de politique nationale de réductions d'émissions de GES. La paralysie des États-Unis n'encourage en rien l'adoption d'objectifs contraignants par la Chine. 
  • Pourtant, la Chine bouge bel et bien. Dès 2009, elle s'est donné l'objectif de réduire la croissance de ses émissions - en diminuant l'intensité carbone de son économie de 40 à 45% d'ici 2020, par rapport à 2005. Un engagement colossal, compte tenu de la trajectoire d'émissions de la Chine. De plus, elle vise une proportion de 15% d'énergie non fossiles dans son bilan énergétique d'ici 2020 et une augmentation de 40 millions d'hectares de forêts, à titre de puits de carbone.
  • Mais de façon encore plus concrète, le 12e Plan quinquennal chinois - reliquat du système d'économie planifiée - mise spécifiquement sur une croissance économique faible en carbone, l'efficacité énergétique, ainsi qu'un mode durable de production et de consommation.

 

On ne peut tout simplement pas rejeter ces engagements du revers de la main, surtout lorsque son territoire se couvre de lignes de trains ultra-modernes et lorsque la Chine investit massivement dans les énergies renouvelables et les technologies propres, devenant le premier producteur de panneaux solaires au monde et prenant le leadership dans une série de filières de l'économie verte.

La Chine pourrait poser un geste d'éclat ici à Durban, en s'engageant - pour la première fois - à diminuer ses émissions de façon absolue à partir de la fin de la présente décennie. Ce faisant, elle callerait le bluff du Canada et des États-Unis, qui ne pourrait plus prétendre que la Chine refuserait de prendre ses responsabilités.

De la part d'une économie émergente, mais toujours en développement, dont la population toujours très pauvre aspire au niveau de vie nord-américain, un tel engagement déculotterait complètement le discours d'inaction du gouvernement canadien, isolant encore davantage le Canada.

Mais l'impact d'un geste de la Chine pourrait également donner un espace politique à l'administration Obama et lui permettre de réengager les États-Unis dans le processus de négociations et d'imposer des mesures nationales de réductions d'émissions. À défaut, prétend-on ici dans certains milieux, la Chine, l'Union européenne et le reste du monde en développement pourraient s'entendre sur la marche à suivre, isolant complètement le Canada et les États-Unis.

Nous verrons dans les prochains jours si ce scénario se matérialise ou relève du domaine de la Foi.

La dette climatique du Canada.... et du Québec

Salut Hugo, Vraiment intéressant ton blogue. C'est une chance d'avoir accès à cette info de première main. Question issue de l'article de Louis-Gilles Francoeur, "La dette climatique du Canada" : si une pénalité devait être payée pour non respect de l'engagement pris dans le cadre du protocole de Kyoto, elle le serait probablement au niveau national, l'excédent d'émissions étant calculé pour tout le pays (il chiffre la pénalité canadienne à 8 à 14 milliards $). Quand M. Francoeur invoque une pénalité éventuelle pour le Québec, suggère-t-il une territorialisation des bilans d'émissions? Autrement dit, cette pénalité québécoise (d'environ 200 millions $) représente-t-elle la partie du 8 à 14 milliards $ que le Québec paierait sur la pénalité canadienne, ou ces 200 millions $ s'ajouteraient-ils aux 8 à 14 milliards dûs par le Canada? Corollaire de la question, est-ce qu'il y a une lutte en vue pour que ce soit l'Ouest et l'Ontario qui paient pour le bilan énergétique catastrophique du Canada, advenant que le pays accepte de payer la pénalité prévue dans le protocole de Kyoto?

Qui paye quoi

Bonjour Marc-Antoine, en gros la réponse est la suivante : le Canada devrait effectivement souffrir une pénalité pour non respect de son engagement de réduction. Cette pénalité représenterait une augmentation de 33% du prochain objectif de réduction du Canada, dans une éventuellement 2e phase du Protocole de Kyoto. Cette pénalité devient hautement théorique si (1) il n'y a pas de 2e période d'engagement du Protocole de Kyoto et/ou (2) le Canada se retire officiellement du Protocole, ce qu'il peut officiellement faire d'ici la fin de l'année... sans pénalité.

Mais les vraies pénalités pour le Canada reposent d'abord sur les dommages à sa réputation internationale. Lorsque le Canada s'engage officiellement auprès d'autres États, est-il fiable ? Mieux : en agissant comme un bum de ruelle (bully, en anglais), un rôle qui va comme un gant au ministre canadien des Affaires étrangères, John Baird, le Canada fait tout sauf s'attirer la bienveillance de ses partenaires dans d'autres dossiers internationaux, y compris commerciaux.

Aussi, alors que se profile des régimes climatiques différents entre régions (l'Europe vs l'Amérique du Nord vs les économies émergentes), il serait tentant pour des partenaires économiques du Canada qui se donneraient des règles environnementales strictes - par exemple une taxe carbone ou un marché du carbone - de vouloir taxer aux frontières les importations de biens produits dans des pays n'ayant pas de telles exigences, ne serait-ce que pour équilibrer les choses entre producteurs domestiques et étrangers. Ceci pourrait pénaliser les exportations québécoises vers l'Europe, par exemple, si le Canada ne met rien en place d'équivalent aux réglementations climatiques européennes.

Finalement, la pénalité que paye l'économie canadienne réside aussi dans le choix délibéré du gouvernement fédéral de privilégier les ressources naturelles et les carburants fossiles, au détriment de l'économie verte et des énergies renouvelables. L'argent qui passe du trésor public fédéral vers les pétrolières ne va pas aux segments économiques verts dans lesquels l'Ontario et le Québec devraient exceller. Ces créneaux sont dorénavant développés ailleurs, en particulier en Chine. Ce sont autant d'occasions d'affaires ratées pour nous.

Il y a donc plusieurs types de « pénalités » que nous fait subir l'inaction et l'attitude du gouvernement fédéral.

Sur la question d'une pénalité pour le Québec : étant donné le caratère hautement spéculatif d'une pénalité financière dans le cadre du Protocole de Kyoto, le Québec ne serait pas appelé à payer une quelconque facture officielle. Par contre, les Québécois souffriront des autres types de pénalités que j'ai décrites plus haut.

En terminant, je suis tout à fait en désaccord avec l'interprétation de L-Gilles Francoeur au sujet d'une quelquconque pénalité pour le Québec. Le Québec s'est attribué unilatéralement une cible de -6% de ses émissions en 2012. C'est son droit. Le Protocole de Kyoto ne fixe aucun objectif de réduction aux États industrialisés : ce sont ces États qui déterminent leur cibles. Le Canada a choisi -6%, l'Union européenne -8% pour l'ensemble de la zone, la France 0%, etc. Le Québec n'est pas partie au Protocole, mais s'est donné un objectif quand même. La « pénalité » n'existe que si et seulement si un pays ne respecte pas son propre engagement. On verra après 2012 si le Québec a respecté son engagement.

J'espère que cela répond à tes questions.

Merci Hugo, ta réponse est

Merci Hugo, ta réponse est très éclairante. Beaucoup de Québécois et de Canadiens concernés saisissent mal ce que leur coûtent les choix énergétiques, routiers et urbanistiques de leurs gouvernements. Une punition a un effet mieux senti que l'absence de rétribution. Le travail que toi et Steven menez nous aide, mais c'est une exigence d'éducation populaire qui se heurte à des réflexes instinctifs très primaires. Mes pensées sont avec vous pour ces derniers jours de négociations.

Chine et effet de serre

La Chine semble vraiment vouloir s'engager (2020) à réduire ses émissions de gaz à effets de serre. Mais je fais totalement à Harper et son gouvernement pour trouver un nouveau prétexte pour ne rien faire. Si je ne me trompe pas, sa base ultra militante est dans les Prairies, où comme par hasard il y a un peu de sables bitumineux...

Trouver de nouveaux prétextes à ne rien faire

Vous avez sans doute raison. Mais il y a des limites à toujours vouloir tourner le dos à un mouvement global. Les pressions de toutes sortes et de toutes part pourraient s'avérer, à terme, irrésistibles, et forcer le gouvernement du Canada à emboîter le pas, à reculons s'il le faut.