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Le sable dans l'engrenage

par : 
Hugo Séguin
Chroniqueur invité
Blog - Hugo Seguin

Monsieur Pratte,

Votre dernier éditorial, « Un grain de sable » (La Presse, 19 novembre) tente de concilier le développement accéléré de la production de pétrole bitumineux de l'Ouest avec l'impératif de réduire rapidement les émissions de gaz à effet de serre. Vos arguments m'apparaissent mal appuyés et douteux aux plans logique et moral.

Le premier veut que la hausse de la production de pétrole canadien ne fasse que répondre à la croissance de la demande mondiale. Vous appuyez cet argument sur une lecture sélective des scénarios du dernier World Energy Outlook de l'Agence internationale de l'énergie (AIE).

Les trois scénarios annuels de l'Agence diffèrent selon l'importance des politiques qui seront mises en place à travers le monde pour contrer les changements climatiques. Un premier dit de «politiques actuelles» montre la place qu'occuperaient différentes filières énergétiques selon une projection du cours normal des affaires. Dans ce scénario, la demande mondiale de charbon, de pétrole et de gaz naturel augmente de manière significative d'ici 2035.

Ce scénario mène, selon l'Agence, à un réchauffement climatique qui dépasse 5 °C, soit plus du double de l'objectif international fixé par la communauté internationale pour éviter un bouleversement catastrophique du climat. Il s'agit néanmoins du scénario utilisé par les industries fossiles pour justifier la poursuite de leur développement. C'est aussi, manifestement, celui sur lequel repose votre propre argument.

Un deuxième scénario («nouvelles politiques») tient compte des engagements (encore insuffisants) de réductions des émissions de GES de l'ensemble des pays du monde. Ce scénario mène à un réchauffement climatique qui dépasse 3,5 °C.

Un troisième scénario («450 ppm») indique la part des différentes filières dans un système énergétique mondial de plus en plus décarbonisé. C'est le seul qui nous permet de limiter la hausse à moins de 2 °C. Dans ce scénario, la production mondiale de charbon doit diminuer du tiers, la production de pétrole de 13% et celle du gaz naturel augmente de 20%, pour décliner par la suite.

Autrement dit, sur la base des derniers scénarios de l'AIE, votre argument en faveur du triplement de la production de pétrole bitumineux canadien n'est valable que si vous ne faites aucun cas de l'impératif de stabiliser le climat terrestre. C'est votre droit, mais la qualité du débat y gagnerait si vous étiez plus clair à ce propos la prochaine fois.

Votre deuxième argument veut qu'arrêter, hypothétiquement, la production du pétrole bitumineux canadien ne ralentisse que marginalement la croissance mondiale des émissions. Votre argument est circulaire: les émissions mondiales augmentent parce que des analystes comme vous appuient partout dans le monde des projets qui, individuellement, n'augmentent que de quelques points de pourcentage les émissions mondiales.

Au final, nous avons aujourd'hui une industrie fossile qui se moque des efforts de réduction des émissions de gaz à effet de serre et qui programme sa croissance en Alberta, au Québec, en Australie, en Pologne et partout ailleurs selon le principe du «après moi le déluge».

J'avais espéré que vous n'iriez pas jusque là.

Lire le texte original paru dans La Presse

Chroniqueur invité sur le site d’Équiterre, l’auteur enseigne à l’École de politique appliquée de l’Université de Sherbrooke et est également Fellow au Centre d'études et de recherches internationales de Montréal (CÉRIUM). Il est conseiller principal chez Copticom, où il se consacre aux dossiers d’énergie, de transports et d’économie verte.