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L'économie fantasmée

par : 
Hugo Séguin
chroniqueur invité
Blog - Hugo Seguin

Le pétrole d’Anticosti fait rêver. À entendre politiciens, leaders d’affaires et chroniqueurs, le salut économique du Québec en dépendrait. On ne sait pas combien il y en a, ni s’il serait économiquement rentable de l’exploiter, mais ce n’est pas grave : quand on rêve, la réalité exerce une moins grande emprise sur nous.

« Avec 45 milliards de dollars de retombées potentielles », nous dit la première ministre Marois, « il serait complètement irresponsable » de lever le nez sur le pétrole québécois, ajoute-t-on pour lui faire écho. Avec le pétrole d’Anticosti, le poids de la dette, le « mur fiscal », « le choc démographique » pourraient être conjurés, nos angoisses économiques apaisées. L’équité intergénérationnelle, la survie des programmes sociaux, le rééquilibre de notre balance commerciale s’appréhendent tout à coup sous un angle bien différent.

Pendant que certains fantasment sur le potentiel de l’Île au Trésor, l’économie réelle, celle dans laquelle nous vivons aujourd’hui, souffre de faiblesses importantes sur lesquelles il convient de se pencher avec urgence. C’est sur cette économie réelle que devrait porter notre attention et nos interventions.

Posons deux constats : personne n’a encore réussi à démontrer la présence de pétrole économiquement exploitable sur Anticosti. À l’heure actuelle, on ne discute ici que de « ressources pétrolières non découvertes » (Undiscovered Resources). Les vérificateurs externes de Pétrolia (Sproule, de Calgary) font état de la présence potentielle de 31 milliards de barils sur Anticosti, tout en s’empressant d’indiquer « qu’il n’existe aucune certitude que ces ressources seront découvertes, […] ni qu’il sera commercialement viable d’exploiter une quelconque portion de celles-ci ».

Pour aider le commun des mortels à s’y retrouver, la Commission des valeurs mobilières de l’Alberta avait un jour suggéré une analogie avec la pêche sportive : « Il y a de l’eau dans le lac. Quelqu’un vous a dit qu’il y avait du poisson dans le lac. Votre chaloupe est sur la remorque et vous êtes prêts à la mettre à l’eau. Mais vous pourriez tout aussi bien décider d’aller jouer au golf à la place ».

Autrement dit, vous nagez dans l’incertitude et vous pourriez très bien perdre votre temps et votre argent. Parce que l’exploration pétrolière est une aventure risquée et très coûteuse. D’ailleurs, incapables de lever les fonds nécessaires dans le secteur privé, Pétrolia et Junex se sont tournés vers le gouvernement du Québec, sous l’œil attendri des milieux d’affaires et des détracteurs de l’interventionnisme de l’État.

Le deuxième constat est le suivant : advenant la découverte de quantités appréciables de pétrole, exploitables commercialement, il s’écoulera une bonne décennie avant que l’on commence à engranger des bénéfices sous la forme de dividendes, de redevances et de rentrées fiscales, dont l’ampleur est impossible à chiffrer à l’avance.

Pendant ce temps, l’économie du Québec continue d’être secouée par l’évolution de l’environnement économique mondial. Ce sont nos entreprises et leurs travailleurs qui sont au front, dans la vie réelle.

Les inquiétudes de Jacques Parizeau

« C’est la première fois depuis 30 ans que je suis inquiet quant à l’avenir économique du Québec », a déclaré Jacques Parizeau au début du mois. Commentant de récentes études de la Chaire en fiscalité de l’Université de Sherbrooke et de HEC Montréal, il note l’érosion de la productivité de nos entreprises, la chute des investissements privés et le recul de nos exportations. Il aurait pu ajouter que, de 2000 à 2010, le secteur manufacturier québécois a fondu de 30 %, passant de 23,6 % à 16,3 % du PIB, entraînant la perte de 22 % des emplois directs du secteur.

Dans un contexte de forte concurrence, la productivité des entreprises et de la main d'oeuvre, notre capacité d'innover et celle de créer des entreprises qui s'inséreront au sein de chaînes de valeurs mondialisées sont davantage garantes de notre santé économique à long terme que le fait de miser sur l'espoir de se réveiller un matin assis sur une grosse bulle d'hydrocarbures.

On voit mal comment une éventuelle - et lointaine - exploitation pétrolière, aux retombées économiques et environnementales plus qu'incertaines, viendrait soutenir l'économie réelle et appuyer nos entreprises à faire leur place sur les marchés internationaux.

« Nos entreprises font face à une concurrence internationale impitoyable, dont seules les plus productives, les plus innovatrices et les plus flexibles peuvent sortir gagnantes », note à juste titre la nouvelle Politique industrielle du Québec de la ministre Zakaïb. Face à la hausse des coûts de l'énergie et des matières premières, « les entreprises de tous les secteurs et de toutes les régions doivent innover et faire des gains importants de productivité, tout en se positionnant sur la scène mondiale avec une commercialisation efficace », indique encore la Politique.

Le constat est posé. Restera à voir, comme l’indique Jacques Parizeau, ce que privilégieront les partis politiques et les décideurs économiques au cours des prochains mois. Une économie fantasmée, qui monopolise une grande partie du débat économique et du temps d’antenne, ou l’économie réelle, sur laquelle repose, aujourd’hui et pour demain, la société québécoise.

Le rêve d’un Québec pétrolier doit être considéré comme il est : une question périphérique qui détourne l'attention des enjeux fondamentaux de notre économie, au profit d'un tout petit nombre d'individus et d'entreprises qui souhaitent embrigader la société québécoise et les deniers publics pour soutenir leurs investissements hautement spéculatifs.

Anticosti

Non seulement Anticosti est fantasmé pour son pétrole de schiste mais on essaie déjà de faire passer tout opposant comme étant contre l'avenir du Québec compromettant notre capacité financière future à soutenir notre modèle social. On banalise honteusement la valeur écologique de l'île (M. Blanchet, notre ministre de l'environnement et M. Breton). On comprend mieux aujourd'hui pourquoi Anticosti (pourtant au delà du 49è parallèle) a été retiré du plan Nord il y a quelques années car ce plan ("Le Nord pour tous" aujourd'hui) exige la protection de 50% du territoire... Mon métier depuis 37 ans est de conseiller et de vendre le Québec aux touristes québécois et étrangers. J'ai parcouru de tout bord, tout côté les 22 régions touristiques du Québec. J'ai eu la chance de marcher, naviguer, rouler, ramper dans les grottes d'Est en Ouest l'île d'Anticosti à plusieurs reprises. Rares sont les autres lieux au Québec possédant un tel potentiel d'unicité touristique, la qualité première pour performer et se différencier sur la planète. Risquer d'endommager pour les prochains siècles cet écosystème fragile viendrait compromettre en partie l'avenir économique, par le tourisme, du Québec. Tout ça pour l'exploration et éventuellement l'exploitation d'une ressource (pétrole de schiste) qui ne va durer que quelques décennies.

Nos fantasmes deviennent-ils notre réalité?

Sur notre plan-pas si-net(t)e, les fantasmes se transforment en réalité. Et le Québec n'y fait pas exception. Si on croit assez fort en un rêve, qu'il soit vert ou qu'il soit noir, le "risque" qu'il devienne réalité apparaît... Nos politiciens actuels - à l'image de bien des gens dans notre société - sont perdus dans un rêve collectif fou: celui où la croissance économique et la prospérité n'a pas de fin. Ce rêve impossible que l'on entretient est celui d'une économie de marché, basée sur une consommation croissante et sans fin des ressources. Dans un monde aux ressources limitées, ce rêve est dangereux. Des chutes sociales et économiques sont survenues plusieurs fois dans l'histoire de l'humanité, mais elles sont facilement ignorées ou oubliées. Or, les peuples et les systèmes complexes ne s'arrêtent pas de faire ce qu'ils ont coutume de faire: s'éteindre pour renaître. Nos systèmes complexes, comme notre système économique, ne sont pas éternels. Ils sont fondés sur un principe d'organisation bénin et ils se terminent toujours en absorbant toute l'énergie disponible, jusqu'à la destruction du système lui-même. Notre air, nos eaux, nos sols - et notre sous-sol - se dégradent actuellement à un rythme décadent, car nous continuons de rêver que la croissance illimitée est possible dans un monde limité. Quand et où changerons-nous de rêve? Pourquoi pas rêver d'équilibre, et de simplification plutôt que de complexification? Allons-nous, encore une fois, nous rendre jusqu'à l'effondrement de notre économie et de notre société pour réellement "innover"? Quel leader osera regarder plus loin que son parti politique, ses ambitions personnelles, ou les prochaines élections, pour "réveiller" le Québec et le sortir de son rêve économique absurde?

Un discours intelligent

Merci pour ce discours intelligent. Ça nous change. C'est vous dont nous avons besoin comme premier ministre! Non, je suis sérieuse. Comment expliquer, par les temps qui courent, comment des êtres intelligents peuvent en venir à justifier de telles décisions (je parle de Mme Marois et de son gouvernement, et de tous les Québécois qui l'appuient aveuglément, sans comprendre grand chose à la situation actuelle). L'attitude "Ben, on n'a besoin de pétrole, de toutes manières, ça fa que on a pas le choix". Et cette attitude est partout, chez des gens que je côtoie, dans les médias, sur les blogues de quotidiens comme Le Devoir etc. La seule manière dont j'arrive à m'expliquer les décisions de ce gouvernement, c'est en assumant que les grands lobbies pétroliers ont la main basse sur les dirigeants et les font marcher au doigt et à l'oeil par le chantage du genre "si tu ne fais pas comme on te dit, on met l'économie de ta province à terre en te poursuivant en cours pour des milliards de dollars", ou encore l'obsession de Mme Marois d'être à la tête d'un pays (à la base pas une mauvaise idée, mais...) qui l'amène à prendre de mauvaises décisions. Alors encore une fois merci pour cet article. J'espère de tout coeur que notre première ministre en prendra connaissance. D. Caron