Skip to Content

L'électrification des transports : projet rassembleur ou greenwashing ?

par : 
Hugo Séguin
chroniqueur invité
Blog - Hugo Seguin

L'électrification des transports devrait s'avérer un projet positif et rassembleur. Mais à force d'en faire sa solution privilégiée à la dépendance au pétrole et à la réduction des émissions de gaz à effet de serre, du moins à court terme, le gouvernement du Québec risque de se heurter à un mur d'incompréhension, sinon d'hostilité, de la part d'une bonne partie du milieu environnemental.

Replacer les questions d'aménagement du territoire et de transports collectifs au coeur du discours gouvernemental pourrait éviter une confrontation que personne ne souhaite. Et peut-être même, au final, faire de l'électrification des transports un projet emblématique d'un virage du Québec vers une économie verte. 

Dans sa toute récente Politique économique, le gouvernement du Québec consacre l'électrification des transports comme l'une de ses quatre « priorités stratégiques », au même titre que la recherche et l'innovation, la politique industrielle et le commerce extérieur.

On s'attend d'ailleurs à ce que le député Daniel Breton, responsable du dossier, en dévoile très bientôt les contours.

Référencée partout, dans les discours et les documents, l'électrification des transports semble vouloir être au Parti Québécois ce que le développement du Nord se voulait pour le Parti Libéral : un projet majeur et rassembleur de création de richesses.

À ce chapitre, la Politique économique rendue publique au début du mois impressionne par les mesures qu'elle annonce vouloir déployer pour soutenir le développement de cette filière industrielle. Entre autres :

Bref, le gouvernement y voit un créneau prometteur pour l'avenir économique du Québec et y investit en conséquence.

Plusieurs considèrent pourtant ce projet, soit avec indifférence, soit avec une certaine dose d'hostilité. Cette situation est due, en grande partie, à la façon dont le gouvernement du Québec, y compris sous les Libéraux, leur présente aussi l'électrification des transports comme une espèce de solution-miracle pour à la fois diminuer la consommation de pétrole et les émissions de gaz à effet de serre.

Le problème, c'est que ce projet, seul, ne fera ni l'un, ni l'autre, du moins pas avant deux décennies.

Or, les objectifs que s'est fixé le gouvernement Marois sont des objectifs à court terme : réduire la consommation totale de pétrole, au Québec, de 20% d'ici 2020 et les émissions de gaz à effet de serre de 25% d'ici 2020.

C'est à dire dans 6 ans.

Personne ne s'attend à une véritable révolution des transports électriques en si peu de temps. Pour paraître crédible lorsqu'il invoque ses objectifs environnementaux, le gouvernement Marois devra inévitablement s'appuyer sur d'autres mesures.

Replacer l'électrification des transports dans une vision plus large 

Un nombre de plus en plus important d'organisations, sans s'y opposer comme tel, ne considère l'électrification des transports que comme un des moyens - et pas nécessairement le plus efficace à court terme - pouvant nous permettre d'atteindre nos objectifs de réduction des émissions et de consommation de pétrole.

C'est ce qu'indiquent entre autres l'organisation Vivre en Ville de même que Pierre-Olivier Pineau, professeur à HEC Montréal, qui font valoir que s'ajouteront sur nos routes (si la tendance se maintient) des centaines de milliers de nouvelles voitures et de camions légers à essence et au diesel et, qu'en raison de l'étalement urbain, ces voitures parcourent annuellement de plus en plus de kilomètres. Ce qui fait augmenter la consommation de pétrole et nos émissions.

Dans les rêves les plus fous, et appuyés par différentes mesures gouvernementales, les Libéraux avaient estimé que 300 000 véhicules électriques pourraient rouler au Québec en 2020. Soit moins que l'augmentation du nombre de véhicules à essence. Il serait douteux que le gouvernement actuel puisse promettre, avec crédibilité, beaucoup mieux.

Au mieux, avec si peu de temps devant nous, l'électrification des transports permettrait de ralentir la croissance de nos émissions et de notre consommation de pétrole. C'est tout.

Équiterre, Vivre en Ville, le RNCREQ, la Coalition TRANSIT et SWITCH (l'Alliance pour une économie verte) font ainsi valoir qu'une meilleure planification du territoire (et notamment un arrêt de l'étalement urbain et de la construction d'autoroutes dans les couronnes), ainsi qu'un réinvestissement massif dans les transports collectifs, amèneront davantage - et plus rapidement - des gains environnementaux au chapitre des émissions de GES et de consommation de pétrole.

Ces organisations font d'ailleurs activement la promotion d'un modèle international, baptisé Éviter, Transférer, Améliorer (Avoid, Shift, Improve - ASI), qui encadre la vision de la réduction de la consommation de pétrole et les émissions de GES, notamment en Europe :

  • Éviter - les déplacements motorisés sont réduits, ou raccourcis, par une plus grande mixité de fonctions, et par des activités accessibles en transports actifs, 
  • Transférer les déplacements motorisés individuels vers les transports collectifs, 
  • Améliorer la performance des carburants et des moteurs, en particulier par l'électrification.

L'Agence internationale de l'énergie (AIE) indiquait récemment que si les mesures inhérentes à ce modèle était appliquées à travers le monde, des économies de 70 billions de dollars US (70 000 milliards) seraient réalisées d'ici 2050 par une diminution de la consommation de pétrole, des achats de voitures et du besoin d'infrastructures routières.

Par ailleurs, des organisations comme Vivre en Ville font également remarquer que l'électrification du parc automobile, en soi, en ne faisant que perpétuer une occupation du territoire qui condamne au tout à l'auto, ne ferait rien pour redynamiser le tissu urbain et améliorer la qualité de vie de nos collectivités.

Ajuster le discours

Il serait facile pour le gouvernement du Québec de réajuster le tir. Pour cela, les représentants gouvernementaux n'ont qu'à présenter l'électrification des transports comme faisant partie d'un « paquet » (comme on dit en France) de mesures qui seront déployées pour réduire les émissions de GES et la consommation de pétrole rapidement et de manière importante.

La première de ces mesures serait d'annoncer la fin de la construction de nouvelles autoroutes dans les couronnes des grandes agglomérations.

Le gouvernement Marois, malgré son incompréhensible décision de prolonger l'Autoroute 19 dans la couronne nord de Montréal, au cout de 400M$, a déjà indiqué son intention de surseoir la construction de nouvelles infrastructures autoroutières, en partie pour mettre fin au bar ouvert instauré par les Libéraux au profit d'un oligopole de promoteurs, et aussi pour dégager des sommes pour investir dans les transports collectifs.

Contre toute attente, la Fédération des chambres de commerce du Québec (FCCQ) s'est jointe il y a quelques mois à TRANSIT (qui regroupe des écologistes, et également plusieurs institutions) pour demander un tel moratoire sur la construction de nouvelles infrastructures autoroutières. En les exauçant, le gouvernement du Québec ne déplairait pas nécessairement à une certaine partie influente du milieu des affaires.

La deuxième de ces mesures serait d'annoncer un réinvestissement majeur, dès 2014, dans les transports collectifs, partout au Québec.

Une coalition de gens d'affaires (incluant la Chambre de commerce de Montréal), de politiciens et d'organismes de tous les horizons réclament ainsi que les budgets annuels consacrés aux transports collectifs soient majorés de 1G$, ne serait-ce que pour permettre la réfection des équipements actuels et la réalisation de projets prioritaires.

Les attentes sont grandes à cet égard pour la Politique de mobilité durable, attendue elle-aussi dans quelques jours. Sans un réinvestissement massif dans les transports collectifs, cette politique manquera totalement de crédibilité et sera, comme il se doit, dénoncée de toute part. D'autant plus qu'il serait tout à fait incompréhensible d'avoir réussi à trouver plus d'un demi-milliard de dollars pour encourager l'électrification des transports d'ici 2017 (pour des gains à court terme très faibles), mais de s'être trouvé sans ressources pour encourager de façon massive le développement des transports collectifs.

Un autre avantage, éthiquement important, de réinvestir dans les transports collectifs est de montrer que le virage du Québec en matière de transports durables ne profite pas seulement au mieux nantis. Il est ainsi à prévoir que le gouvernement poursuivra le programme d'incitation à l'achat de véhicules électriques pour les particuliers (pouvant aller jusqu'à 8 000$). Bien évidemment, seuls ceux et celles capables de se payer une voiture électrique pourront en profiter. Il serait immoral de laisser les autres moins nantis s'entasser dans des transports en commun bondés, sujets à de plus en plus de pannes et/ou aux fréquences faibles ou inexistantes.

C'est en parlant à la fois d'aménagement du territoire, de transports collectifs et d'électrification des transports - et en faisant les choix politiques et budgétaires conséquents - que le gouvernement Marois pourra montrer sa crédibilité en matière de mobilité durable, de réduction des émissions de GES et de consommation de pétrole.

L'électrification des transports, projet emblématique du virage vers l'économie verte ?

L'électrification des transports constitue une révolution technologique importante et bienvenue. D'ici quelques décennies, les véhicules qui continueront de parcourir les routes et les axes de transport, ici comme ailleurs, pourraient contribuer beaucoup moins aux émissions de GES et ne plus consommer directement de pétrole du tout.

Cela représenterait, au seul chapitre de la lutte aux changements climatiques, un gain incontestable. Pour y arriver, il faut commencer maintenant, c'est-à-dire stimuler la recherche et l'innovation, créer un marché, déployer les infrastructures nécessaires.

Pour le Québec, le projet d'électrification des transports a le potentiel de devenir emblématique de notre nécessaire virage vers l'économie verte. Et de rallier gens d'affaires, décideurs politiques et environnementalistes.

Encore faut-il cesser de le présenter aux écolos comme une solution-miracle, et davantage le lier à une vision large de mobilité durable.