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Les radicaux

par : 
Hugo Séguin
Chroniqueur invité
Blog - Hugo Seguin

Les catastrophes climatiques ont beau s'amonceler, les appels à l'action se multiplier, rien de significatif ne sortira du cycle actuel de négociations climatiques internationales. Du moins pas tant qu'une poignée de radicaux, qui se sont emparés de la gouverne de plusieurs États-clés, ne se fasse montrer la porte. Leur attitude sans compromis mène tout droit à une confrontation mondiale au côté de laquelle Occupy Wall Street aura eu l'air d'une sortie en famille.

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Tout fraîchement élu, le Premier ministre australien Tony Abbot a profité du début des travaux de la Conférence de Varsovie pour abolir la taxe carbone du gouvernement précédent, renoncer aux engagements de réduction d'émissions de gaz à effet de serre du pays, démanteler les programmes d'appuis aux énergies renouvelables et abolir la commission nationale sur les changements climatiques ainsi que la Corporation de financement des énergies propres.

En anglais, on dit « gutting », éviscérer.

Le gouvernement australien va enfin pouvoir, dit-il, se concentrer sur ses priorités : « lower taxes, less regulation and stronger businesses ». Ce qui veut dire, dans le contexte australien, laisser le champ libre aux compagnies charbonnières et minières.

Ça vous rappelle quelque chose ?

Le gouvernement Harper avait fait exactement la même chose à son arrivée au pouvoir en 2006. Il lui aura fallu plus de temps, du fait de son statut minoritaire, mais il aura réussi à abolir les programmes d'aide aux énergies renouvelables, dénoncer les objectifs de réductions du Canada, sortir le pays du Protocole de Kyoto et tuer dans l'oeuf toute idée d'un marché ou d'une taxe carbone.

Pour ensuite remettre les clefs de l'État canadien aux compagnies pétrolières.

Les gouvernements Abbott et Harper, comme d'autres ailleurs, sont malsains pour la santé de nos démocraties : intensément idéologiques et partisans, populistes, autoritaires, in-your-face et sans pitié, ni pour leurs opposants, ni pour les idées ou les faits scientifiques qui se dresseraient sur leur chemin.

Ils ont abandonné toute prétention de gouverner pour la majorité ou même de viser la recherche de consensus au centre de l'échiquier politique. Ces idéologues entretiennent une base d'électeurs conservateurs minoritaire qui leur suffit pour se maintenir au pouvoir.

Le Canada et l'Australie font aujourd'hui partie d'un groupe d'acteurs radicaux formant une minorité de blocage, avec la Pologne - enfant-terrible de l'Union Européenne - la Russie, qui joue le rôle du fou du roi chaotique et imprévisible, le Japon - qui annoncera prochainement qu'il diminue ses objectifs de réduction - et même s'ils ne sont pas au pouvoir, un parti républicain radicalisé qui ne permettra jamais la ratification d'un accord international contraignant sur le climat par les États-Unis.

Je ne vois pas comment on arrivera à un accord international sur le climat qui signifie quelque chose tant que ces politiciens radicaux resteront aux commandes.

La tentation de désobéir

Nous nous sommes déguisés en ours polaires, nous avons réalisé des tournées de théâtre de rue, tenus des milliers de kiosques, organisé des concours, produit des t-shirts et imprimé des millions de brochures.

Nous avons lancé d'innombrables pétitions, réalisé des galas de remise de prix, applaudi les actions méritantes dans les villes, les provinces, les États. Nous avons fait de la pub pour des entreprises privées et vanté les mérites de technologies innovantes.

Nous sommes devenus des diplomates du climat, des économistes verts, des spécialistes de l'aménagement du territoire, des énergies renouvelables et des bâtiment durables.

Nous avons investi les médias, donné des milliers de conférences, et colonisé les médias sociaux.

Nous avons proposé, analysé, encouragé et cajolé.

Les émissions augmentent toujours.

Les compagnies pétrolières, gazières et charbonnières n'ont jamais été ausi florissantes. 

Les radicaux se moquent de nous, bien déterminés à ce que rien ne change.

L'an dernier, à Doha, après le passage dévastateur du typhon Bopha (un typhon de catégorie 5), le chef de la délégation philippine Yeb Sano avait déclaré en plénière :

I appeal to the whole world, I appeal to leaders from all over the world, to open our eyes to the stark reality that we face. I appeal to ministers. The outcome of our work is not about what our political masters want. It is about what is demanded of us by 7 billion people. I appeal to all, please, no more delays, no more excuses. (...)

I ask of all of us here, if not us, then who? If not now, then when? If not here, then where?

Un an plus tard, rien n'a changé.

Les plus belles envolées lyriques restent sans effet.

Cette année, le typhon Haiyan, plus fort encore que le précédent, s'est abattu sur le village natal de Yeb Sano, où vit sa famille.

Sano s'est encore adressé à la plénière : 

[W]e refuse, as a nation, to accept a future where super typhoons like Haiyan become a way of life. We refuse to accept that running away from storms, evacuating our families, suffering the devastation and misery, counting our dead, become a way of life. We simply refuse to.

Mais il est allé plus loin cette fois, sortant de son texte. Il a parlé des militants environnementaux de Greenpeace emprisonnés en Russie, des Nord-Américains qui s'opposent aux pipelines et des jeunes délégués de la société civile qui multiplient les actions d'éclat et tentent de se faire entendre.

« These last two days, there are moments when I feel that I should rally behind the climate advocates who peacefully confront those historically responsible for the current state of our climate. These selfless people who fight coal, expose themselves to freezing temperatures, or block oil pipelines. »

« To the youth here who will constantly reming us that their future is in peril, to the climate heroes who risk their lives, reputation, and personal liberties to stop drilling in the polar regions and to those communities standing up to unsustainble and climate-disrupting conventional sources of energy, we stand with tem. »

Il s'est tourné vers eux comme sources d'espoir, présentant la désobéissance civile pacifique comme légitime, alors que tout semble bloqué et que rien ne change.

Puis, il a annoncé qu'il jeûnerait jusqu'à ce que quelque chose de significatif se passe ici à la conférence de Varsovie.

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Alors que les catastrophes climatiques commencent à s'amonceler, et que tous les voyants sont au rouge, quel choix laissent les idéologues aux commandes à ceux et celles qui veulent sauver leur planète ?

Les ''radicaux''

Le succès de la stratégie des ''radicaux'' va obligatoirement entraîner les groupes environnementalistes à revoir la philosophie qui sous-tend leur action. Ce que l'on constate actuellement, c'est que les ''radicaux' ont compris que seul le pouvoir politique compte, puisqu'en définitive c'est lui qui permet d'agir réellement sur le cours des choses. Ce pouvoir politique, ils ont décidé de l'occuper entièrement , totalement. Et pour être bien sûr de ne pas rater leur coup, ils vont investir tous les partis politiques. Comment expliquer autrement certaines positions du PQ ou des libéraux fédéraux en ce qui a trait à l'exploitation des sables bitumineux. Leur discours est avant tout ''économique'' . Tous les jours ils ne ratent aucune occasion de démontrer que la protection de l'environnement est en opposition avec la croissance économique. La philosophie d'action des groupes environnementalistes a pour base d'informer et de convaincre la population du danger des changements climatiques; comme dit Hugo elle se traduit en manifestations, pétitions , études et présentations en commission parlementaires... sans oublier les ours polaires. Et pourtant , elle a eu du succès. Aujourd'hui ça sent la colère, le ras le bol, et bravo quand Steven Guilbeault se fâche. Ça appelle au changement. Maintenant il faut passer à autre chose, il faut occuper le terrain des ''radicaux'' . Sans pour autant fonder un parti politique, il va falloir s'y mettre sérieusement et influencer les partis politiques de l'intérieur, avoir des candidats pro environnement dans chaque parti. Il faudra également orienter le discours environnementaliste vers un discours enviro-économique, et démontrer que les deux vont de pair, que l'économie sans l'environnement est voué à l'échec, que la protection de l'environnement passe obligatoirement par des réalisations économiques fructueuses. RS 16 novembre 201