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Tintin au pays des régions

par : 
Hugo Séguin
Actu - Tintin au pays des régions

J'ai mangé toute une volée lors de la dernière Conférence nationale sur l'avenir des territoires, grand pow-wow organisé par Solidarité rurale, partenaire d'Équiterre avec lequel nous avons plusieurs atomes crochus.

Contexte : dans un lieu magnifique surplombant le Saint-Maurice, Solidarité rurale du Québec convie près de 300 décideurs de tous les milieux intéressés par la question de l'avenir des territoires, entre autres sur le thème de la réconciliation villes-régions. Les organisateurs rendent public en plénière les résultats d'une grande consultation sur le sujet. Et renvoient tout le monde en ateliers discuter des consensus qui se dégagent. Dans l'atelier, des «personnes-ressources » pour lancer les discussions. Je suis une de ces personnes-ressources, dans un atelier portant sur le thème « Habiter le territoire », avec l'architecte Pierre Thibault. Nous prenons la parole devant 70 personnes, notamment des maires et des représentants de municipalités, assis à de petites tables rondes. Ça se passe à la bonne franquette.

Je suis le premier à parler. Je dis que les grands consensus qui se sont dégagés de la consultation - densification des collectivités, halte à l'étalement urbain, emphase sur les transports collectifs, développement durable, efficacité énergétique - s'inscrivent pile-poil dans les grandes tendances mondiales : recherche de la diminution de la dépendance au pétrole, lutte aux changements climatiques, course au développement des technologies vertes. Citant les données démographiques tirées du document de consultation de Solidarité rurale, je dis que les collectivités qui vont passer au travers, dans des régions qui se dépeuplent inexorablement, sont celles qui vont développer une vision, un projet, une idée emballante et rassembleuse en lien avec ces grandes tendances et qui vont lui donner vie. Parce qu'on habite le territoire aussi dans sa tête, dans la façon qu'on a de le percevoir et de s'imaginer dedans, que je dis.

Je termine. Silence. Pas un seul applaudissement, même poli.

Je passe la parole à Pierre Thibault, qui poursuit sur ma lancée. Les collectivités doivent se donner un rêve, une vision et y travailler, en comprenant clairement les grands enjeux du développement durable et les grandes tendances. Il parle de son expérience sur un comité de travail mis sur pied par le maire Labeaume, à Québec, pour repenser la Capitale pour les prochaines années. Il parle d'urbanisme, d'aménagement et de transport. Il parle des choix que certaines villes ont faits, comme le choix du vélo à Copenhague, où il a habité avec sa petite famille.

Il termine. Silence. Aucun applaudissement.

L'animateur de l'atelier ouvre la période d'échange. Des mains se lèvent.

« Je pensais que j'étais à Solidarité rurale ici. RURALE! », rugit, empourpré, le maire d'un village de la Mauricie. « On ne rêve pas, nous autres, on vit dans le réel. Le RÉEL! ». Le gars est vraiment fâché. Sa pression monte, il est encore plus rouge qu'en partant. « Pis le monsieur Séguin, là, qui veut fermer les régions, comme dans le temps de l'OPDQ! ». Il se retourne vers Pierre Thibault : « Pis l'autre, là, qui nous parle des vélos. Moi, chez nous, on a 75 km carré de territoire avec des côtes. Fait que ses vélos... ».

Un autre se lève et nous engueule, sur le même ton. Puis deux autres.

Ça va pas ben. Les maires se crinquent entre eux, se montrent leurs cicatrices et leurs blessures acquises de leurs combats contre les bureaucrates de Québec et les urbains paternalistes de Montréal. Le gros discours d'aliénation.

Même Hubert Meilleur, maire de Mirabel, dont le « rêve » des 20 dernières années à été de transformer son territoire en grosse banlieue de Montréal, se met de la partie et se drappe dans la ruralité (quel culot, quand même) et réclame plus d'autonomie pour les régions.

Puis, moment de grâce. Intervention de la mairesse de Sainte-Anne-des-Monts, en Gaspésie. « Moi, ma municipalité, elle bat tous les records de déstructuration au Québec. Si ça va mal dans les régions, ça va encore plus mal chez nous. » Son ton est clair, direct, combattif. Ça promet. « Moi comme mairesse, ma job, c'est de comprendre les grandes tendances mondiales qu'on nous a présenté tout à l'heure. Si je ne les comprends pas, je ne suis pas à ma place comme mairesse. » Elle continue en parlant de ses efforts pour revitaliser le coeur de sa municipalité, du transport en commun (!) développé dans son coin de région et de l'importance d'avoir une vision et un projet.

Tonnerre d'applaudissements. Y compris par les plus crinqués des maires de tout à l'heure.

Eh ben.

Morale de l'histoire? Je ne sais pas s'il y en a une. Je comprends au moins qu'après avoir enduit les « personnes-ressources » de Montréal et de Québec de goudron et de plumes et les avoir sortis de leur réunion à coups de pied dans le cul, le consensus de la salle semble se faire autour de l'importance de tenir compte des grandes tendances et de développer une vision d'avenir propre à chaque communauté.

Un lecteur attentif de ce billet de blogue aura noté que c'était l'idée de départ que Pierre Thibault et moi voulions faire passer.

Tintin (moi) est sorti pas mal amoché de ce rendez-vous national sur l'avenir des territoires. J'ai fini par finir par me convaincre de ne pas le prendre personnel.

J'ai compris que même animé des meilleurs intentions du monde, un Montréalais part avec 3 prises en partant avant même d'avoir commencé à parler. Cet atelier n'a en rien permis un rapprochement entre l'urbain que je suis et les ruraux présents ce jour-là dans la salle.

Au contraire.

Dommage.

Vraiment. 

Tintin vous dites?

Je ne connais pas grand-chose à la cause d'Équiterre et de Solidarité rurale. Cependant, leur appellation (les sites Internet, mémoires disponibles...) laisse entendre une réelle complémentarité. Pourquoi déjà le titre « Tintin au pays des régions » ? Pourquoi ce ton ironique et franchement condescendant ? C'est quoi votre but ? Dans votre billet, vous faites allusion à un « consensus » qui s'est semble-t-il dégagé d'une consultation. Après une rapide fouille de type Internaute (en manque de public et de sensation forte, certainement), je constate (allez, faites l'effort aussi) qu'il n'y a pas encore de conclusions tirées suite à cette consultation fort originale et audacieuse par ailleurs, mais ce fut plutôt des lignes de discussions que vous semblez interpréter comme étant des conclusions, n'est-ce pas? Où sont-elles ces conclusions ? Les conclusions restent donc à venir (2010 ?) et vous induisez les lecteurs en erreur ou plutôt vous en profitez pour faire du renforcement positif auprès d'une clientèle acquise, et ce, au dépend d'élus et d'organisations nationales formelles. De toute évidence, vous concluez avant de prendre connaissance des conclusions (qui restent à venir) sur l'occupation des territoires. Vos lecteurs doivent rapidement en être informés. En fait, de toute évidence vous vous inscrivez dans un paradigme que vous croyez au-dessus de tout soupçon : « densification des collectivités, halte à l'étalement urbain, emphase sur les transports collectifs, développement durable, efficacité énergétique ». Qu'est-ce que cela signifie « densifier les collectivités » ? Votre billet me permet de mieux comprendre pourquoi vous avez accepté d'aller prêcher cette doctrine à Shawinigan. « Non, mais, vous vous rendez compte il faut consommer au moins 70 litres d'essence pour se rendre ici! Quel gaspillage ! Si nous étouffons en ville, c'est à cause de vous ! C'est contraire aux tendances ! Si la planète se réchauffe, c'est à cause de vous ! Il y a moins de 22 logements à l'hectare ici. Non, mais, vous spoliez des terres agricoles contrairement à nous qui suffoquons pour le bien-être planétaire ! » Or, s'il y a une tendance comme vous le dites, ce n'est pas une tendance quant à la façon de mettre en oeuvre des solutions. C'est le moins que l'on puisse dire. Nous savons que les solutions existent, mais le pont de la 25 se construit, sans voie cyclable et autres Trams de surcroît... Effectivement, s'il y a des tendances comme vous le dites, c'est selon vous des « tendances de recherche, de lutte, de course ». Rien de très constructif là-dedans. Normal, vu de la lune donc que Tintin ne se soit pas fait applaudir, pôvre lui! Il ne sert plus à rien de chercher, de lutter ou de courir. Il faut agir. Cessez d'être dans le « pourquoi » : pourquoi il faudrait densifier, pourquoi il faudrait préserver les terres agricoles, pourquoi il faudrait délaisser la voiture ? Nous le savons. Allez faites un effort et parlez maintenant du comment : comment et où densifier ? Comment construire et consommer pour contribuer au développement du Québec ? Comment financer le transport collectif « interurbain » et « interrural » ? Comment faciliter l'accès aux voitures électriques ? S.V.P., montrez et faites l'Équiterre ou plutôt l'ÉquiQuébec pour commencer. Il y a beaucoup à parier : ainsi, vous serez applaudi.

Merci de vos commentaires

Tout d'abord un grand merci à ceux et celles qui ont laissé des commentaires à la suite de mon dernier billet de blogue (à la fois sur cette page, mais aussi sur le groupe Facebook d'Équiterre) http://www.facebook.com/pages/Equiterre/117926081552324?ref=ts Au fil de vos messages, ma façon de voir l'événement se transformait, prenait une autre forme, vers une espèce de dépit, suivi d'une volonté de faire mieux la prochaine fois. Je dirais qu'il y a deux thèmes difficilement réconciliables dans vos suggestions. Éric et Catherine suggèrent que la prochaine fois, ce soit des porte-paroles des régions qui parlent aux gens des régions. Geneviève insiste sur l'importance d'adapter la communication aux gens à qui on s'adresse. Pour ce qui est de l'idée d'avoir des porte-paroles régionaux : excellente idée. C'est d'ailleurs ce que essayons de faire avec la formation de nos groupes d'action, formés de militants qui veulent faire vivre les valeurs d'Équiterre dans leurs coins. Il y a maintenant des groupes d'action à Québec, Trois-Rivières et Gatineau. Deux autres sont en voie d'organisation à Sherbrooke et à Repentigny (enfin, une banlieue !). Par ailleurs, il faudrait qu'il y ait de la place aussi pour des porte-parole de Montréal et de Québec, quel que soit le public auquel on s'adresse, non ? Sinon, ça ne fait pas un peu raciste ? Pas de noir ou de gay comme conférencier, ça risque d'indisposer la salle... ? Quant à adapter la communication aux gens à qui on s'adresse, je suis pour ! Bien évidemment. En fait, c'est pas mal là que je me suis planté. J'aurais pu dire que j'étais né dans les Laurentides, grandi sur la Rive-Sud de Montréal, habité à Hull et Gatineau et travaillé à Québec. Que mes différents emplois m'ont amené partout au Québec, de Lebel-sur-Quevillon (en visite industrielle dans un Lebeau-Vitre-D'auto !), en passant par l'inauguration du Vieux quai renippé de Sept-Îles, les cuves en fusion de la Noranda, la présentation des derniers modèles de fabricants de meubles de Lotbinière, les rêves de développement des gens de la Matapédia et la fierté des travailleurs de Radisson. Bref, pas une région (à part le Nunavut), peu de coin de pays où je n'ai mis les pieds, et autrement qu'en tourisre. J'aurais pu leur dire que j'étais à 100% derrière l'idée qu'il faut faire confiance à l'initiative locale. Bref, leur dire que je n'étais pas un Montréalais comme les autres. C'est ce qu'à fait dans cet atelier un de mes collègues d'un autre groupe environnemental qui a essayé de calmer le jeu : « Je suis né à Chicoutimi, j'ai grandi sur la Côte-Nord et je travaille à Québec ». Peut-être que ça lui donne plus le droit de parler qu'un simple Montréalais ? Nous sommes preneurs de vos suggestions pour les prochaines fois, genre « rencontre régionale : guide de survie pour les porte-parole de Montréal et de Québec ». Je suis très sérieux. En terminant, Bernard Bigras, mon député fédéral préféré, offre ce commentaire sur la page facebook d'Équiterre : « c'est là le défi de faire un Québec durable ». Il a raison. Mais ça marche dans les deux sens. Même si le Montréalais en moi veut s'améliorer pour les prochaines fois, on ne peut pas bâtir un Québec durable et solidaire si on continue d'envoyer paître d'emblée les Montréalais et les gens de Québec et qu'on continue de se gratter nos bobos entre gens de régions. La prochaine fois, je le promets, j'essaierai de faire mieux. Et je vous dirai comment ça se sera passé. Merci encore.

Le "White Man's Burden" du Québec urbain

Tout à fait d'accord avec le commentaire de M. Ménard. Même si je viens de Montréal, je ne m'étonne pas de la frustration (mal exprimée et un peu ingrate, peut-être) de ces maires de région. Le problème est humain plutôt que rural. Les parallèles sont faciles à faire. C'est comme être un Canadien n'ayant jamais vécu la guerre qui en parle à des citoyens qui ont vu leur être chers mourir sur des mines antipersonnelles. C'est comme être une personne 'sans handicap qui dit à une personne bipolaire "je te comprends". Oui, on a le droit de parole, oui le droit de s'y intéresser. Mais non, peut-on argumenter, on ne comprend pas 'vraiment'. Cet incident me fait penser à toutes les politiques d'aide au développement qui sont dessinées du côté Occidental, pour des récipiendaires par exemple africains. Et on s'étonne qu'elles se révèlent être des échecs. Quand un président occidental parle, les africains prennent des photos. Quand un leader africain parle, les gens écoutent. La leçon du jour serait donc peut-être d'aller pêcher des cas exemples de succès, de Ste-Agathe à Ste-Anne à St-Alexis, et faire de ces gens des panelists. Offrir des outils de networking, des outils pour transférer et adapter les bonnes idées. Un peu comme Équiterre le fait avec les trousses Je Mactive Dans Mon Quariter à l'intérieur de diverse régions urbaines, ou le bottin équitable de 3-rivières. À quand les "Je M'active Dans Ma Région?".. un nouveau projet pour les groupes régionaux d'Équiterre?

Deux réalités

J'ai vécu mes 10 premières années dans ce qu'on peut qualifier de "région" (petite ville et petit village rural) et le reste de ma vie dans la région Montréalaise. Je doit également négocier avec le clivage Montréal / reste du Québec dans plusieurs pans de mon travail pour de la concertation nationale. C'est vrai que ce sont deux réalités. Deux mondes. C'est vrai que pour les régions Montréal prend trop de place mais c'est vrai aussi que c'est justifié dans la mesure où la plus grande portion de la population y vit. Cependant, la seule façon d'ouvrir un dialogue entre les deux c'est selon moi l'adaptation de la communication. Peut-être que si tous les gens des régions qui croient que les urbains sont des déconnectés de la réalité qui ne connaissent ni la souffrance ni le labeur passaient un mois à Montréal, ils pourraient comprendre davantage. Et peut-être que si les citadins qui peinent à comprendre qu'on puisse vivre sans dépanneur ou même sans trottoir, passaient tous un mois dans un petit village rural ils saisiraient l'ampleur de cette différence dont les "régionaux" nous parlent. Mais cet échange étant plutôt irréalistes il faudra qu'entre temps chacun s'ouvre réellement à l'autre... J'ai les deux qui m'habitent. La région et la ville. J'aime la proximité des lieux en ville mais ne vivrais jamais sans arbres ou au centre-ville. J'ai besoin de silence quand j'entre chez moi. Cela me permet de comprendre pourquoi les deux réalités ne se comprennent pas. Sans doute que la dame Sainte Anne des Monts a dit le même contenu, mais probablement avec d'autres mots. Avec un autre regard, avec un autre ton, un autre accent et avec des exemples régionaux. Quand je parle avec des gens de mon coin de pays, il parait que je ne parle pas de la même façon que quand je parle à des Montréalais. Mais ça vaut aussi sans doute quand je donne des ateliers dans des groupes populaires de Montréal-Nord comparativement à des groupes d'étudiantes de l'UQAM. Je dis le même contenu, mais à chaque fois j'adapte ma communications, change mon ton, mon approche, mes mots et mes exemples... Je n'étais pas là... mais c'est peut-être ça une clé pour la prochaine rencontre entre les 2 mondes! Et parenthèse, c'est vrai que parler de l'implantation des vélos à Québec c'était peut-être pas un exemple très approprié pour des gens qui doivent faire souvent plus de 5km pour aller chercher un journal, et dont la rue n'a surement pas de trottoir et est peut-être même en gravel...C'est un peu comme dire à quelqu'un qui habite dans un 12 logis qu'elle doit planter des arbres dans sa cour...

Merci à la mairesse de Sainte-Agathe-des-monts

Triste constat effectivement. Mais j'imagine que la morale à retenir est qu'il faudra peut-être dans l'avenir essayer de recruter des intervenants des milieux ruraux pour animer ce genre de discussions, des gens comme la mairesse de Sainte-Agathe-des-monts par exemple. Pas qu'ils soient plus qualifiés que vous évidemment, mais ils réussissent apparemment mieux à se faire écouter des gens des régions et à faire entendre raison à ceux-ci. Quitte à partager l'animation entre un "expert" montréalais et un(e) représentant(e) des régions qui pourra appuyer la vision. Je suis conscient que de trouver un tel porte-parole en région peut ajouter une certaine complexité à la chose, mais ça me semble être une bonne solution, voire la meilleure, pour vous permettre de vous faire entendre par des gens qui ne veulent rien savoir de vous autrement...