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La logistique des circuits courts alimentaires : analyse des dynamiques d’innovation dans la région Nord–Pas-de-Calais

Crédit: Andrée-Anne Lévesque, MAPAQ

Si la mise en marché de proximité en agroalimentaire, également désignée par l’expression circuits courts alimentaires, est historiquement très répandue, le récent regain d’intérêt que suscite cette pratique écoresponsable s’accompagne de certains défis. En effet, bien que les circuits courts soient souvent considérés comme une solution aussi abordable que durable aux conséquences environnementales de la mondialisation et de l’accroissement des distances parcourues par les produits, leur apport réel doit être nuancé. Il varie effectivement d’un circuit local à l’autre, comme le démontrent plusieurs travaux, car bien que les distances parcourues soient réduites en circuits courts, ces derniers sont parfois proportionnellement plus polluants que les circuits commerciaux traditionnels. De plus, les coûts et le temps investis pour orchestrer la distribution ne sont pas nécessairement optimisés, puisque certains producteurs n’ont pas recours aux outils technologiques et aux formes de collaboration et de mutualisation disponibles. Plusieurs chercheurs suggèrent par conséquent d’instaurer des formes novatrices de logistique entre les producteurs afin d’augmenter leur rendement écologique et économique.

Le Centre d’études et d’expertise sur les risques, l’environnement, la mobilité et l’aménagement (Cerema) a présenté une recherche sur le sujet le printemps dernier. Celle-ci dresse un portrait de la situation des circuits courts alimentaires dans la région Nord–Pas-de-Calais, en France. Les résultats mettent en lumière les freins et les moteurs qui agissent sur l’engagement dans l’innovation logistique dans les circuits courts, tout en fournissant des pistes d’amélioration.

Tout d’abord, l’innovation logistique touche différents aspects. Au plan matériel, il peut s’agir simplement d’adapter le véhicule de transport au volume particulier du producteur afin de réduire les coûts et l’empreinte écologique, ou encore d’optimiser les outils technologiques liés à la prise de commande et à la facturation. Au plan commercial, cela consiste à recourir à des plateformes de liaison, telles que La Ruche qui dit oui! (https://laruchequiditoui.fr) en France, ou encore le Marché de proximité de Québec (www.marchequebec.org/) au Québec. Ces deux plateformes web permettent de mettre en relation des centaines de producteurs et de consommateurs dans une région donnée afin de faciliter l’accessibilité et la distribution des produits alimentaires en circuits courts. Il peut en outre s’agir, toujours au plan commercial, de nouvelles méthodes d’organisation, telles que les tournées (livraison à plusieurs points sur un même trajet), la mise en commun de véhicules et de matériel, l’entraide et le recours aux prestations d’équipements.

Cela dit, les auteurs de l’étude dénotent plusieurs réticences chez les producteurs envers ces moyens d’innover. Ainsi, selon l’enquête du Cerema menée dans la région Nord–Pas-de-Calais, 76 % des agriculteurs interrogés ne sont pas prêts à recourir aux prestations d’équipement, tandis que 75 % d’entre eux ne souhaitent pas mutualiser ou partager un véhicule. De plus, 61 % de ces derniers n’entendent pas collaborer davantage avec d’autres agriculteurs.

Ces réticences découlent de facteurs tantôt subjectifs, tantôt objectifs. Par exemple, en ce qui concerne la première catégorie de facteurs, l’enquête en question montre que 78 % des producteurs sont satisfaits ou plutôt satisfaits de leurs revenus en circuits courts. Cela pourrait expliquer, du moins en partie, le manque de motivation à adopter des pratiques novatrices. Ne souhaitant pas accroître davantage leur activité, ces producteurs tendent à percevoir le recours à la prestation comme un moyen d’atteindre de nouveaux marchés, plutôt que comme une solution de rechange qui permettrait de desservir plus efficacement une clientèle déjà existante. Les coûts tendent aussi à être mal estimés. D’autres freins viennent encore s’ajouter, tels que le besoin d’établir un contact direct avec la clientèle, de même que la crainte de perte d’indépendance ou de transmission d’informations délicates à des concurrents.

Quant aux facteurs objectifs, il peut s’agir de l’absence de site web ou de la réticence à complexifier les circuits de commercialisation. Les facteurs objectifs peuvent également être d’ordre social. En effet, plusieurs producteurs hésitent à recourir à de l’aide qui ne provient pas de leurs proches, à plus forte raison lorsque celle-ci provient de concurrents.

En somme, les producteurs concernés gagneraient, autant sur les plans économique, environnemental et relationnel à s’inspirer des innovations logistiques qui se basent sur la collaboration et la mutualisation.

Qu’en est-il des circuits courts alimentaires au Québec?

Quelques initiatives québécoises de mise en marché collective peuvent servir d’exemples d’innovation logistique. Les Bio Locaux au Marché Jean-Talon et au Marché Atwater, lancés par la Coopérative pour l’agriculture de proximité écologique (CAPÉ), illustrent bien, par leur popularité, le potentiel de la collectivisation entre les producteurs (voir le bulletin de veille d’octobre 2015). Le Marché de proximité de Québec constitue également un bon exemple de coopération entre les producteurs, alors qu’il augmente substantiellement les revenus et l’efficacité de ces derniers, en plus d’offrir, dans un cadre convivial, une vaste gamme de produits locaux aux consommateurs.

Les conclusions du rapport du Cerema dépassent les frontières de la région Nord–Pas-de-Calais, au sens où le manque d’innovation logistique et ses causes s’observent sans doute à divers autres endroits sur la planète. Si la mise en marché de proximité en agroalimentaire semble bien se porter au Québec, une recherche semblable menée dans la Belle Province pourrait permettre de mieux cerner la situation et d’ultimement renforcer le rendement de cette pratique écoresponsable.

Sources

Corinne Blanquart (IFSTTAR), Amélie Gonçalves (INRA-UMR AGIR), Gwenaëlle Raton (IFSTTAR), et Ludovic Vaillant (Cerema). La logistique des circuits courts alimentaires : analyse des dynamiques d’innovation en région Nord–Pas-de-Calais. 84e Congrès de l’ACFAS, du 9 au 13 mai 2016. Montréal, UQAM (page consultée le 13 juillet 2016).

Corinne Blanquart, Amélie Gonçalves, Gwenaëlle Raton, et Ludovic Vaillant. Vecteurs et freins d’une logistique plus durable dans les circuits courts : le cas du Nord–Pas-de-Calais. Association de Science Régionale de Langue Française (ASRDLF). Juillet 2015. Montpellier, France (page consultée le 13 juillet 2016).